vendredi 27 mai 2022

Le coeur à l'échafaud - Emmanuel Flesch

 Le coeur à l'échafaud   -   Emmanuel Flesch


























Calmann Levy
Parution : 06/012021
Pages : 238
Isbn : 9782702182314
Prix : 18.90 €

Présentation de l'éditeur

"On les laisse patienter un bon moment, muets comme des ombres, dans cette cathédrale du Code pénal. Certains occupent leur hébétude sur l’écran de leur téléphone, d’autres s’intéressent à leurs chaussures."

Cour d’assises de Paris. Walid Z., un jeune de quartier parvenu par de brillantes études à se hisser jusque dans l’intimité de la bourgeoisie parisienne, risque la peine de mort par décapitation.
Que vient faire la guillotine dans ce décor si familier ?
Pendant trois jours, les témoins se succèdent à la barre. À mesure que s’esquisse le portrait d’un ambitieux et qu’on interroge sa culpabilité, se dévoile une autre France, parfaitement crédible, où l’extrême droite a pris le pouvoir. Implacable, ce roman choral se déploie comme la suite tragique de notre « roman national » – son ultime chapitre.



Dans le cadre du Prix Horizon

L'auteur





Après avoir exercé toutes sortes de métiers entre Paris et Marseille, Emmanuel Flesch enseigne l’histoire et la géographie dans un collège de Seine-Saint-Denis.

2014  "Un empire et des poussières"  Kyklos


Mon avis

Emmanuel Flesch nous propose une immersion dans un procès de cour d'Assises.  

En effet, nous allons vivre le déroulement d'un procès de l'intérieur, en compagnie de Blaise et des autres jurés. On va y découvrir François, le Président de la cour souffrant de varices et Morland-Kieffer l'avocat qui tente de sauver l'accusé Walid Z.

Un procès particulier car l'accusé est jugé pour viol, une peine en principe de 15 ans mais c'était avant, il risque lui la peine de mort par décapitation ! Oui, vous avez bien lu, la peine de mort de manière cruelle.  Il faut dire que nous sommes dans un monde de demain, un monde relativement proche où l'extrême-droite au pouvoir a changé le code pénal et les règles du jeu. Il n'y a pas d'autre alternative à ce délit que la mort !

La lecture de ce roman interpelle, on est dans une dystopie, un futur relativement proche qui après une période d'élection que nous venons de vivre ne me semble pas si irréel que cela.

Une politique nationale ne permet plus que deux types de citoyens; les citoyens de souche et les octroyés.   Vous l'aurez compris, Walid est un octroyé et c'est sur base de son journal intime que l'on veut à tout prix démontrer qu'il est un monstre car sa belle-mère (la maman de sa copine) l'accuse de viol.

Manipulation, haine de sa part, procès du racisme ...  à vous de vous faire votre opinion sur la culpabilité de Walid qui pour pouvoir devenir fonctionnaire a même accepté de changer de prénom.   Un étudiant brillant qui a tout fait pour s'élever de sa condition dans cette triste société.

C'est une claque, un roman qui interpelle sur le racisme, la montée de l'extrême-droite, l'intégration, la liberté et la justice, cela fait froid dns le dos et ne laisse en rien indifférent.

Le récit est très bien construit, il nous livre les états d'âme de chaque protagoniste.  L'écriture est limpide, incisive et intense, elle entretient une tension au fil du récit.  On vit chaque jour au coeur de ce procès.  Le récit est habile et haletant.  Petit bémol pour ma part, j'aurais aimé que la fin du récit soit un peu plus travaillée et développée , elle m'a semblée un peu moins réaliste par rapport au reste.  Mais ce n'est qu'une impression , c'est un très bon roman à découvrir.

Ma note :  8.5/10





Les jolies phrases

Un procès d’assises, c’est une partie d’échecs, dit le bon sens populaire. Rien n’est plus faux.  François est bien placé pour savoir que ça ressemble davantage à une première à l’Opéra. Avant d’entrer en scène, chacun enfile son costume. La partition a été travaillée longtemps à l’avance. Lorsque se lève le rideau, tout est déjà en place. Le décor est immuable. L’avocat général, un ténor en robe rouge, poursuit de sa colère un contre-alto enfermé dans un box. Devant lui, un baryton vêtu d’une robe noire se dresse pour prendre sa défense. Sur le banc de la partie civile, une frêle soprano pousse sa complainte. Et le chœur des jurés, en fond de scène, est convaincu qu’il tient le drame entre ses mains. Bien entendu, il arrive parfois que le baryton triomphe du ténor. Que le chœur surprenne par sa clémence. Mais c’est si rare. Pour un coup de théâtre, une année judiciaire compte cent verdicts tout à fait prévisibles. Rien à voir avec une partie d’échecs. Présider aux assises, c’est s’illustrer dans l’art de la mise en scène.

La franchise est devenue dans ce pays le dernier des péchés.

Délire antiraciste.  ceux qui ne l'ont jamais subi ne peuvent pas comprendre ce que c'est, le racisme.  Ils se figurent que c'est la haine, le mépris, les portes qui te claquent au visage.  Si ce n'était que ça ! En vérité, le pire se déroule à l'intérieur de soi, dans un petit théâtre intime, envahi de doutes et de névroses.  Les insultes et le mépris, tu passes outre.  Tu te rassures dans le regard de ceux qui savent te témoigner la même indifférence que n'importe quel Blanc.  Dans l'ombre, pourtant, tu accumules. Tu nourris des soupçons.  Un véritable cancer.  Il suffit alors d'un regard, d'une intonation, de l'emploi de tel mot plutôt qu'un autre pour que la plus aimable des mamies déclenche une crise.

Alors il a compris.  Depuis que le port du voile était interdit dans les transports publics, de nombreuses mères du Plateau avaient cessé de prendre le bus.  Il s'est énervé, a haussé le ton.  Sa mère faisait le marché pour ses voisines ?  Elle avait fui la guerre et les barbus ?  Elle dont la soeur avait été égorgée pour avoir noué son voile de travers, voilà qu'elle faisait le larbin pour toutes celles qui s'entêtaient à le porter !

La première génération d'immigrés s'était fait exploiter sans moufter, la seconde avait brûlé des voitures, la troisième se laissait pousser la barbe. 

Les Blancs ne s'imaginent pas comme il est confortable d'être blanc.


jeudi 26 mai 2022

Campagne - Matthieu Falcone

 Campagne  -  Matthieu Falcone




















Albin Michel
Parution: 18 août 2021
Pages : 304
EAN : 9782226457783
Prix : 18.902 €

Présentation de l'éditeur



« Quoi que l’on fasse, de quelque partie que l’on vienne, le village se cache, ne se montre pas de loin. C’est un village tout plié sur lui-même, en boule la tête dans le cul, comme un chat endormi. Au milieu coule une rivière. C’est-à-dire qu’elle était au milieu, avant qu’il soit désaxé, le village, étendu vers le sud pour les nouvelles constructions. Ici, au village, on en trouve comme cela, qui disent à présent qu’il faut sauver la Terre. Sauver la Terre, je veux bien moi, mais qui nous sauvera, nous ? »

De jeunes citadins, pétris de certitudes, se sont installés dans un village de la France profonde afin d’y organiser une « grande fête participative ». Entre eux et les paysans, le choc est inévitable, le drame annoncé.
Roman féroce et plein d’humanité sur le nouveau monde rural que s’approprient les urbains, modifiant ses règles et bouleversant ses coutumes ancestrales, Campagne est une réflexion profonde sur le désarroi des hommes et la puissance de la nature.

On retrouve le style grinçant et la langue de Matthieu Falcone, l’auteur d’Un bon Samaritain.


Un conte moderne, cruel et bouleversant. Page des libraires

Mon avis

Un deuxième roman social rural, lu dans le cadre du Prix Horizon 2022.  Un livre qui ne laisse pas indifférent et qui suscite des avis tranchés.

Robert, le narrateur est un paysan du cru, il a ses racines ici dans ce village de la France profonde.  Il est attaché à sa terre de façon viscérale, elle fait partie de lui et il va grâce à la plume de Matthieu Falcone nous décrire au scalpel l'âme et le ressenti des villageois.

Il y a les anciens comme lui, là depuis toujours, ancrés à cette terre qu'ils connaissent bien.  Ils savent comment la traiter et sont conscients que parfois ils l'ont malmenée, qu'ils ont utilisé des poisons pour produire à tout prix, ce qui était nécessaire et demandé après la guerre... mais ils l'aiment cette terre et la comprennent mieux que quiconque.

Dans le village, on se réunit au bistrot, chez François, qui arrivé de la ville a un peu changé les habitudes du lieu, il veut y apporter de la culture, un autre mobilier et de la modernité.  C'est un peu compliqué à accepter pour le "Fou", un personnage au langage bien trempé, qui a sa vision du village. Avec Robert ils discutent en buvant un coup, une amitié surprenante et improbable. 

Et puis, il y a les néo-ruraux, les jeunes, ces personnes qui ont quitté la ville pour venir au vert, qui viennent confronter leurs idées sur l'écologie, sur le développement durable!  Le problème est que ces gens pensent savoir mais ne connaissent absolument rien à la terre, ils arrivent et "bétonnent", "urbanisent" les lieux.

Un grand rassemblement, une fête participative va être organisée au village, un grand raôut qui va chambouler l'équilibre et la quiétude du village.

Autant vous le dire de suite, il ne se passe rien ou presque durant ce récit !  

En début de lecture, il me semblait lire un playdoyer pour l'écologie, un essai instructif plus qu'un roman.  J'ai persévéré ma lecture car la langue est magnifique, riche et poétique.  Matthieu Falcone y décrit les ressentis et la réalité à merveille.  Il observe la confrontation entre deux mondes; celui qui vit la terre, le cycle lent de la nature et des saisons et celui qui a une idée de ce qu'est le terroir.

Différence importante! Réflexions interessantes sur la réalité paysanne, la politique agricole, la dureté économique, le choc des cultures et la nature profonde de l'homme capable du meilleur comme du pire.

Un roman que je suis contente d'avoir découvert.

Ma note : 8.5/10




Les jolies phrases

Elle dit que la culture, c'est ce qui nous unit et nous fait chasser la haine.

Qui est-on pour juger des choses de l'amour ?

Quand on n'a déjà pas trois sous pour voir venir, qu'on nourrit le pays et lui construit des maisons, qu'on envoie ses gamins à l'école et qu'on attend toujours le ruissellement des richesses promis, on n'a pas très envie de donner l'un des trois sous à l'Etat. 

Ils viennent de prendre conscience que le monde était mû par la haine et que l'homme exploitait la Terre.

Tu vois, je trouve qu'au village, certains éduquent drôlement leurs enfants.  Ils les placent au milieu des adultes et les considèrent comme tels.  Mais ces enfants qui n'auront pas eu d'enfance, sauront-ils être des adultes?  Ou n'auront-ils de cesse de chercher leur enfance ?

L'homme se dit souvent comme cela que l'herbe sera plus verte à côté.  Il y a ceux qui retournent dans leur pays d'enfance, soit qu'ils l'aiment soit que cela les rassure - et ceux qui aiment mieux fuir, se retailler un monde à leur imagination. 

De nos jours, on a une vision fantasmée de la nature, de ce qu'on s'en est trop éloigné.  Quand je dis on, je parle pour la plupart, qui vivent là-haut dans les villes.  On imagine les forêts comme des lieux qu'il faudrait laisser vierges de toute main d'homme.  On prétend que la nature n'a pas besoin de nous.  Mais si nos forêts partent en fumée, c'est parce qu'on les laisse pousser sans les soigner.  On voudrait ne plus tirer bénéfice de la nature, ne plus élever de troupeaux pour ne pas leur faire de mal, mais dans le même temps, on exploite l'homme chaque jour un peu plus, et on veut de la technologie, mais qu'elle pousse seule dans notre main. On voudrait que les arbres croissent, et toutes les petites fleurs, mais on veut aussi interdire la chasse, sans se rendre compte que les chasseurs nous délivrent du gibier qui broute nos arbres, qui se frotte aux jeunes troncs et, finalement, les assassine.  On voudrait les loups et que les bergers s'en aillent, parce qu'ils font du mal aux petits agneaux. On dit que c'est pour la nature, mais on juge tout par rapport à nous.  Comme si les bêtes pensaient de même que nous.







mardi 24 mai 2022

Interview Didier Van Cauwelaert

Interview  Didier Van Cauwelaert



 













Le 16 mai dernier j'ai eu la grande chance de rencontrer Didier Van Cauwelaert à l'occasion de la sortie de son dernier roman "Une vraie mère ou presque..."  paru chez Albin Michel.

En cliquant sur la couverture accès à l'article. 


L'occasion de vous proposer ma toute première interview, une petite conversation à bâtons rompus à laquelle j'ai pris énormément de plaisir.






Interview en podcast ici









Qu'allez-vous entendre dans l'interview ?

- Pourquoi Didier Van Cauwelaert a-t-il décidé de devenir écrivain professionnel très jeune ?

- Son premier roman publié au "Seuil" en 1982  "Vingt ans et des poussières" a été consacré par le Prix Del Duca, un discours prononcé par Maurice Schumann, la voix de la France libre sur Radio-Londres pendant la guerre. Sous le chapiteau du Salon du Livre de Nice, il prononce un éloge où il me conjugue au passé, comme si j’étais mort. Retour à la case départ…

Il nous parle du théâtre :

Ecriture de romans mais aussi de théâtre en lien avec ce dernier roman.  

Il a 17 ans lorsqu'il met en scène au théâtre de Nice "Huis Clos" de Sartre. 

Suite à un oubli de demande des droits d'auteur, il écrit directement à Sartre pour obtenir l'autorisation de jouer la pièce.  Après le spectacle, il reçoit une lettre dictée par Sartre disant que des amis à lui avaient vu la pièce et qu'on lui avait dit que le public avait ri.  Il avait toujours été convaincu qu'il avait écrit une comédie et le remercie 33 ans après de lui avoir redonné raison.  Gratitude. 

Le théâtre, sa première pièce montée durant son service militaire. Situation décalée, les corvées le jour, les plateaux télé le soir pour parler de sa pièce. 

Hasard et clin d'oeil, son premier roman "Vingt ans et des poussières", il y a 40 ans, parlait déjà de théâtre.

Passion pour les comédiens et l'incarnation des rôles, la réincarnation dans la vraie vie pour Lucie Castagnol dans "Une vraie mère ou presque..."


Le roman 

Comment est née l'idée de ce roman ?

L'idée est née de la réalité.  Didier van Cauwaelaert a perdu sa mère à Nice.  Comme dans le roman il utilise sa voiture et n'a toujours pas mis la carte grise à son nom. Il a réellement été flashé pour excès de vitesse. Une contravention, une seconde, et voici qu'il reçoit un courrier au nom de sa mère décédée.   Il s'est demandé que faire et a jailli l'idée du roman, pourquoi ne pas engager une comédienne pour l'incarner.

Un hommage à sa mère ?

Comme l'écrivain dans le roman, une façon de rendre hommage à sa mère qui par nécessité avait pris le rôle de garde-fou, doucheuse d'enthousiasme, qui avait le rôle ingrat contrairement à son père remis en vie dans "Le père adopté" qui était  lui un personnage romanesque à part entière.

Parfois des tensions qui devaient être dissipées avec sa mère d'où la nécessité d'utiliser le roman. Lucie Castagnol, son ultime création, un personnage pour la réconcilier, elle va jouer le rôle de sa vie.  Se présente comme la sauveuse, le convainc d'aller jusqu'au bout.  Il va se laisser tenter et elle va tout contrôler, une logique perfectionniste et ce sera une perfection dans l'imitation. 

Entre deux mères ?  va permettre à Pierre de découvrir qui était réellement sa mère.  Va découvrir la vérité par le mensonge de l'imposture.

L'écriture :  se donner un mal de chien pour qu'on ne ressente pas l'effort?

C'est vrai , c'est toujours compliqué pour qu'à la lecture on ne ressente pas le travail et l'effort de l'écriture mais le travail est énorme. 

Processus d'écriture :

- Il les rêve d'abord, il faut toujours que ce soit hyper réaliste , le plus important est la première phrase.

La place du rire, de l'émotion , passer de l'un à l'autre.  Son objectif aider à mieux vivre, à rendre la réalité plus respirable. Regarder les choses en face et les apprivoiser, comme la peur de la mort par exemple.  L'humour est le meilleur allié de l'émotion et de la reconstruction.


Portrait chinois

Si vous étiez un animal :  un éléphant (allez écouter pour savoir pourquoi ☺)

Si vous étiez un élément : la mer 

Si vous étiez une saison : le début de l'automne pour les couleurs, la chaleur, les odeurs

Si vous étiez un sentiment : la gratitude et l'amour

Dans quel arbre, quelle plante, animal aimeriez vous être réincarné ?

- L'a déjà été par un roman " Le journal intime d'un arbre", un poirier de plus de 300 ans 


Cela et bien d'autres choses à l'écoute du podcast ici

Soyez curieux ☺






dimanche 22 mai 2022

Over the rainbow - Constance Joly ♥♥♥♥♥

 Over the rainbow   -   Constance Joly  ♥♥♥♥♥



























Flammarion
Parution : 06/01/21
Pages : 192
Ean : 9782081518650
Prix : 17 €



Prix horizon 2022 ♥♥♥♥♥

C'est Constance Joly et "Over the rainbow"






Constance Joly et les autres nominés, 5 livres à découvrir car cette sélection était vraiment très belle.

Marcel Sel, Sylvie Wojcik, Matthieu Falcone, Emmanuel Flesch, Constance Joly





Présentation de l'éditeur


Prix Orange du livre 2021
Prix Horizon 2022

Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.

Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite : du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.


Constance Joly



















Photo Roberto Frankenberg © Flammarion

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires.

Mon avis

C'est un roman autobiographique courageux, bouleversant, merveilleux que nous propose Constance Joly.  Un témoignage d'amour magnifique à son père Jacques, une des premières victimes à avoir succombé au SIDA.

Constance vient d'être maman, elle invite Justine son amie de jeunesse qui lui assène cette petite phrase assassine "Oui c'est cela je me souviens : il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers"  "le dasse"

Ces mots résonnent "vieil homo" "le dasse", elle réalise ce que son père a souffert, le silence, la honte et la nécessité d'écrire, de remonter le cours de sa vie.  

Jacques a un frère découvert au lit avec un homme à ses 18 ans.  C'est la honte, l'exil et lui qui ressent la même attirance, le refoule en lui.

Il épousera Lucie en 1966.  Jeunes profs engagés, ils montent à Paris en '68, ils partagent leur goût pour la littérature italienne. Constance naît de cette union.

Elle est âgée de sept ans lorsqu'ils se séparent.

En 1976, Jacques a 37 ans lorsqu'il fait son coming-out, ce qui n'est pas simple à l'époque car en '76 l'homosexualité est toujours répertoriée comme une maladie mentale et est considérée comme un délit passible de prison.

Pour Constance, son père vit avec son copain Ivan durant douze ans.  Un couple normal ayant une vie culturelle riche.  Jacques aime particulièrement l'art et la musique, les comédies musicales en particulier ce qui rend le titre "Over the Rainbow" chanté par Judy Garland parfait, cette symbolique forte représentant le combat des hommes et des LGBT...

La maladie arrivera en juin '81, elle sera détectée en 1988, c'est alors que débutera le calvaire de Jacques jusqu'à son départ en 1992.

La plume de Constance Joly est juste fabuleuse, de courts chapitres, les mots justes sans jugement, très poétiques.  Elle nous exprime la honte, le silence, le déni, la maladie, le calvaire subis par les hommes et en particulier par son père, ceux qui ont eu le courage d'être eux-mêmes.  

C'est intense, une écriture riche d'amour et de pudeur.

Elle aborde tous les tabous, la difficulté d'affirmer son homosexualité, l'assassinat de Harvey Milk, la honte, l'arrivée du sida, des traitements, la difficulté de s'assumer, la honte, le déni, l'isolement, le regard des autres.  En 35 ans, 35 millions de morts avant la découverte de la trithérapie.

Si ce sujet vous intéresse, je vous recommande vivement le magnifique roman de François Roux "La vie rêvée des hommes".

Ma note : ♥♥♥♥♥

Les jolies phrases

Je connais la langue des absents.  C'est toi qui me l'as apprise. 

Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.
J’ai l’impression de tricoter à grosses mailles en écrivant pour te sortir de l’ombre. Entre les points de cette laine de mots passe tout ce que je ne sais pas dire, tout ce que je suis impuissante à inventer, et ce qui, je le sais, fait la vie même : le point serré des émotions complexes, des ambivalences que la multitude des faits dérobe, si bien que je me sens découragée, souvent. Mais je me suis promis d’avancer pour te rejoindre. Mettre au jour tes masques, faire tomber les fictions successives que tu t’es construites pour tenir en équilibre.
Nous sommes les produits d’une vie trouée de mystères, tissée de songes et de dénis. Je suis passée, moi aussi, entre les mailles de tes mensonges.
Je vis, grâce à l’histoire que tu avais voulu raconter au monde, et qui t’avait littéralement laissé sans voix. Je vis grâce à la fiction.
Et je suis ici, maintenant, pour tenter de te rendre les mots.

Comment le monde tient-il encore quand votre existence bascule au fond de l'âbime.

Le silence est le pire des bourreaux.

Le déni est plus terrible que n'importe quelle vérité.

Votre relation est une fleur tenace qui pousse sur un terrain sec et n'a pas besoin d'eau pour vivre.  Elle se nourrit de ce que vous lui donnez : des mots rares, mais profonds. Lucie et toi vous appelez parfois pour partager un peu de ce qui vous lie depuis toujours : la beauté d'une mise en scène de théâtre ou d'opéra.  dans ces échanges ténus se tisse un nouveau langage de tendresse entre vous.  La douceur est ce qui reste de votre amour vaincu.  Tout passe, finalement, la vie et ses enfers, dans le chas de l'aiguille.

Le vie emporte tout, l'amour et les visages de ceux que nous avons aimés, et pourtant nous agissons sans relâche.  Nous nous construisons des digues dérisoires, bientôt emportées.


Elle peut être féroce avec les gens, sauf avec les siens.  Elle agit avec ses émotions comme avec son increvable bégonia, dont elle dompte la pousse en coupant et recoupant ses tiges.  Elle s'est lentement effondrée après ta mort.  Elle ne t'a jamais vraiment quitté des yeux : sa tombe regarde la tienne. 

Il semble qu'aller chez toi c'est quitter un pays pour un autre, où j'adopte d'autres coutumes.

Tu as suivi ton désir et sauté dans ses vagues inconnues, chaque brasse tendant un peu plus tes muscles, déliant ton souffle; tu n'as jamais regardé en arrière, même quand la lassitude te gagnait, ou la peur; tu as offert ton dos à la blessure du soleil, tu as lutté contre la résistance de l'eau.  Tu as perdu des amis dans ta traversée, la famille de ta femme t'a tourné le dos quand elle a compris que tu étais parti avec un homme.  On a menacé de révéler ton homosexualité à l'université où tu enseignes. 

Existe-t-on quand on n'est plus réchauffé par le soleil, quand on n'entend plus la rumeur du monde ?

J'écris pour tourner la page.  J'écris pour inverser le cours du temps.  J'écris pour ne pas te perdre pour toujours.  J'écris pour rester ton enfant.



mardi 17 mai 2022

Une vraie mère ou presque - Didier Van Cauwelaert ♥♥♥♥♥

 Une vraie mère ou presque  -   Didier Van Cauwelaert
















Albin Michel
Parution : 02 mai 2022
Pages : 208
Isbn : 9782226474391
Prix : 19.90 €

Présentation de l'éditeur



« En trois mois, ma mère a perdu onze points. Elle n’a jamais conduit aussi mal que depuis qu’elle est morte. Il faut dire que j’ai laissé la carte grise à son nom, et j’ai l’excès de vitesse facile. Mais voilà qu’un jour, une lettre de la préfecture la convoque à un stage de récupération de points. C’est alors que Lucie Castagnol, bouillonnante comédienne à la retraite, se jette sur moi avec la ferme intention d’interpréter le rôle de la disparue. »

Irrésistible de drôlerie et d’émotion, l’histoire plus vraie que nature d’un romancier aux prises avec la doublure de sa mère qui, de catastrophes en élans fusionnels, réactive en lui les conflits qu’elle a décidé de résoudre.


L'auteur


Didier van Cauwelaert cumule prix littéraires et succès public depuis ses débuts. Prix Goncourt pour Un aller simple en 1994, il a récemment publié Le pouvoir des animaux, après l’exceptionnel succès en librairie de Jules et Le retour de Jules en cours d'adaptation cinématographique.

Mon avis

Simone Pijkswaert, la mère de Pierre - écrivain narrateur- est morte d'un coup de bière aux obsèques de son cancérologue !  Un fait peu commun vous en conviendrez ! Personnage haut en couleurs, elle lègue à son fils chéri , écrivain en panne d'inspiration,
 son appartement et sa Renault Fuego...  Objectif: qu'il s'en serve et la fasse rouler. Mais aimant la vitesse, trois mois plus tard, la défunte a perdu onze points !  - car la carte grise est toujours à son nom.

Un courrier arrive proposant à la défunte de participer à un stage pour récupérer quatre points.  

Que faire ? Tout avouer ? Pierre hésite mais la solution se présente à lui lorsqu'il rend visite à sa tante résidant en Ehpad. Lucie Castagnol, voisine de chambre, activiste anti pass-sanitaire, accessoirement animatrice du lieu, est une comédienne à la retraite.

Elle vient se présenter habillée comme un sosie de la défunte, proposant ses services. Elle a d'ailleurs pris la liberté de s'inscrire au stage, ce sera pour elle l'occasion d'incarner le dernier rôle de sa vie.

Pierre hésite, pensant à l'usurpation d'identité, mais au final se laisse embarquer, et très vite il va se laisser emporter par l'illusion de cette mère plus vraie que nature, être bluffé par son jeu. Une fausse mère qui va lui faire revivre une vraie relation mère/fils et lui permettre de voir la sienne autrement.  

Didier Van Cauwelaert rend ici un très bel hommage à sa maman disparue, un joli témoignage d'amour.

C'est drôle, jouissif, on rit, on réfléchit aussi à travers cette comédie. L'écriture est addictive, les pages tournent très vite.  Péripéties, retournements jusqu'au bout.

Un livre qui fait un bien fou mais qui indirectement aborde d'autres thèmes : l'écriture, le théâtre et l'incarnation d'un rôle, la prolongation de sa mère, un prolongement de celle-ci, l'amour.

J'ai adoré et vous le conseille vivement. 

Ma note : ♥♥♥♥♥















Les jolies phrases

Il écrit des romans pour recycler ses sentiments, elle récupère les déchets plastiques pour en faire des pulls, et ils pensent être un couple assorti. Enfin ...

C'est le regard des autres qui fait vieillir !

Ma gloire, pour ne pas dire mon honneur, c'est de faire passer l'art avant la thune.  Et la vérité d'un personnage, toute ma carrière en atteste, est le plus haut degré de l'art scénique.  Ils n'y verront que du feu.

Elle avait parfaitement capté la teneur de nos rapports, nos dissensions, les piques à fleuret moucheté par lesquelles son amour s'exprimait - ce mélange de fierté maternelle et de constat sans trêve de l'ingratitude filiale qui m'avait pesé.

Moi qui me livre si peu, sauf dans des situations de fiction, j'étais désarçonné par la confiance irrationnelle que je venais de témoigner à ce fac-similé de ma mère !

L'authenticité se niche dans le détail ! Si je me sens en-dessous, je joue faux.

Ne donne jamais à une femme le pouvoir de gâcher ta vie !

Me réfugier dans le travail des mots quand le monde réel ne veut plus de moi, c'est la même parade qu'elle avait trouvée avec ses recettes de cuisine.

Qui était réellement cette femme, où était sa vérité, dans quel réservoir d'émotions puisait-elle son identité profonde - l'empathie de l'interprète ou l'ascendant de la manipulatrice ?

Je pensais que le deuil effacerait nos tensions.  Mais non, au contraire.  C'est terrible, en fait, d'être pris entre deux amours inconciliables.  On finit par ne plus savoir qui on protège.. Par se dévitaliser, dans l'espoir de souffrir moins... Faire semblant, quoi, pour avoir la paix.

Vous me donnez la réplique en me corrigeant, je suis vos indications à la lettre, et tout le monde y croira. Souvenez-vous de ce qu’a écrit mon cher Cocteau : « Je suis un mensonge qui dit la vérité. » J’en serai la preuve vivante.

à suivre  interview!!!   

J'ai eu la chance de rencontrer Didier Van Cauwelaert ce 16 mai à Bruxelles, je vous propose de découvrir très vite l'interview 




Du même auteur j'ai lu et chroniqué

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