Joseph dans la nuit - Olivier Grondeau
L'iconoclaste
Parution : 20 août 2026
Pages : 256
Isbn : 9782378805975
Prix : 19.90 €
Présentation de l'éditeur
Olivier Grondeau est un voyageur épris de liberté qui, depuis des années, voyage en autostop, sans téléphone, avec un grand sourire et peu de moyens. Il était en route vers Lahore et avait le projet d’aller fêter la fin d’année sur une plage indienne. Mais un matin, dans une auberge de Chiraz en Iran, Olivier Grondeau est arrêté sans explication par quatre policiers et il est transféré pour des interrogatoires dans les locaux gérés par le Renseignement. Une détention au secret, une garde à vue sans légalité. Il est accusé de collecter des informations pour des pays étrangers, alors qu’explose dans le pays le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». On lui passe un uniforme bleu à rayures et on l’enferme dans une cellule exiguë. Personne n’a été averti de son arrestation, ni l’ambassade de France, ni sa famille. La première expression en persan qu’il y apprend est Fekr nakon “Ne réfléchis pas”. Privations, silence, peur savamment entretenue : voilà ce qui se passe quand la vérité ne compte plus. Pour survivre, ce passionné de littérature mobilise alors tout ce qui peut lui apporter de la lumière, la poésie persane comme les chansons de Britney Spears. Il se projette mentalement des films aimés. Au coeur de l’enfermement, il cultive les gestes de survie : écrire chaque jour un mot de Nerval, convoquer chaque nuit un.e ami.e en rêve. Dans ces conditions, l’imaginaire est aussi une forme de transgression.
Ce livre dépasse le simple témoignage. Par la précision de sa langue, par la musique qui habite les souvenirs d’Olivier autant que sa plume, par sa manière de transformer le dérisoire en symbole d’espoir, par les portraits émouvants de ses codétenus, Olivier Grondeau nous offre une oeuvre littéraire à part entière, parmi les meilleurs récits d’enfermement. À travers une expérience si singulière, il touche des thèmes universels : la liberté, la peur, la survie, l’identité, la force de l’art. Et nous offre une plongée exceptionnelle au coeur des prisons iraniennes. Un texte comme un appel à croire, même dans l’ombre, que quelque chose en nous refusera toujours de céder.
Olivier Grondeau
Passionné de poésie et d’ailleurs, Olivier Grondeau est parti huit ans sur les routes, après des études littéraires et des emplois en librairie. Curieux, attentif, il a longtemps mené une vie discrète, guidée par le goût des rencontres et de la littérature. À l’automne 2022, il se trouve à Chiraz, en Iran, au moment des manifestations du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Kidnappé par les services des renseignements iraniens, il va passer deux et demi en prison, notamment dans la terrible prison d’Evin. Il finit par sortir de l’anonymat après plus de deux ans de détention, devenant malgré lui l’un des visages de la « diplomatie des otages », ces Occidentaux retenus en prison par l’État iranien pour faire pression sur leur pays d’origine. Libéré en février 2025, il a achevé ses études d’anthropologie à Montpellier. Joseph dans la nuit est son premier livre.
Mon avis
Un premier récit, témoignage lumineux, dur, d'une force incroyable. Olivier Grondeau nous raconte les 72 premiers jours de sa détention en garde à vue, sous l'autorité du ministère des Renseignements. Au total, c'est 887 jours qu'il a passés dans les geôles iraniennes, jugé pour espionnage.
Un récit fort, puissant. Tout commence par l'arrestation dans sa chambre d'hôtel le 23 septembre 2022, quatre hommes l'enlèvent arbitrairement sans explication. On le questionne sur sa présence, faut dire qu'à cette période explose le mouvement "Femme, vie, liberté" après la mort de Masha Amini.
"L'Iran, on y vient pour sa culture, on y revient contre le régime."
Les interrogatoires du début, puis au fil du temps, le silence, l'oubli, la déshumanisation. Olivier Grondeau raconte son enfermement, sa sidération, son quotidien, ses codétenus, son espérance.
Les conditions sont très difficiles, lumière blanche allumée jour et nuit, manque d'intimité, filmé continuellement, les cellules de plus en plus petites, la barrière de la langue mais aussi toujours l'espoir et un mental d'acier. Il entretient son physique en marchant dans sa cellule de 6 mètres sur 2, chaque jour quelques kilomètres, le sommeil la nuit sous sa maigre couverture.
Le plus fort c'est son mental et je n'ai pu m'empêcher de penser à la chanson de Pagny "La liberté de penser" ou celle de Berger "Diego, libre dans sa tête". Pour tenir, il imagine des films qu'il regarde minutieusement, scène après scène "Le seigneur des anneaux", "Le livre de la jungle" qu'il partage avec ses codétenus, il entend la voix de Britney Spears, regarde la coupe du monde de foot ou téléphone de manière quotidienne en pensée avec ses proches. L'imaginaire pour la liberté, pour sortir de sa condition, l'envie d'écrire avec les moyens du bord lui permettent de tenir.
L'écriture est très belle, les chapitres sont courts, les pages tournent rapidement.
Une plume à suivre, un témoignage magnifique à lire, une résistance, un rempart contre la violence et l'oppression.
Ma note : 9.5/10
Les jolies phrases
Pourquoi es-tu revenu? Les touristes ne reviennent pas.
Que l'Iran m'ait manqué, voilà ce qu'ils trouvaient suspect. C'est comme s'ils pensaient: l'Iran, on y vient pour la culture, on y revient contre le régime.
Pardonne -moi, Jina, de n'avoir pas osé écrire qu'ils t'avaient tuée. Je voulais être libre et j'ai cru, bêtement, que ma liberté se jouerait sur l'emploi de ces mots. Je voulais cesser d'avoir peur : voilà ce que j'entendais maintenant par "être libre".
C'est comme ça, tout doucement, que le drame nous change. D'abord, ils entrent et nous capturent. Et nous nous disons ; Cet après-midi, ils me relâcheront, comme du fond de la ville assiégée : Demain, nous reviendrons habiter le quartier. Nous ne concevons pas que le drame se poursuive.
Puis, le bruit s'intensifie. Les quartiers, les après-midi, y passent les uns après les autres. Nous n'osons plus placer l'espoir en l'après-midi qui vient, à vrai dire nous y sommes - c'était hier. L'espoir, en lambeaux, fait des concessions qui n'en finissent pas.
Je suis incapable d'observer mon innocence. elle rôde en marge de ma vision. Son nom m'est étranger. Je me dis : Je n'ai rien fait. L'innocence annonce un terrible cortège : boucs émissaires, bourreaux, arracheurs d'aveux, juges aux ordres. Qu'on m'en protège !
Pour eux, désormais, j'évolue dans l'autre monde, celui qui s'étend hors de la cellule. Ce monde est un plat de fête, dont notre imagination offre aux camarade disparu les meilleurs morceaux : l'intérieur d'une voiture animé des voix de se proches, une pièce fraîche où il boit des verres de thé, la chambre où il presse l'interrupteur en se couchant. L'imaginer en ces lieux, c'est la moindre des choses. C'est son jardin, sa cascade. Nous n'avons que faire des autres : les cellules d'isolement, les salles de torture, les estrades de pendaison. Á ce camarade devenu fantôme, on lui doit bien ça, l'imaginer libre.
On doit convoquer le plus heureux de nos souvenirs et le projeter autour de nous. Contre leurs mensonges. Contre leurs menaces.
On se demande souvent quel livre on emporterait avec soi, si l'on ne devait en garder qu'un. S'il nous restait une seule goutte d'encre, quel mot écrirait-on ? Il y en a que j'ai toujours aimé prononcer, comme "clafoutis", "yougoslave" ou " rocamadour". Mais écrire ?
- Si tu n'as rien fait, pourquoi as-tu peur ?
- J'ai peur parce que je n'ai rien fait, qu'ils le savent et qu'ils me gardent.
Ils veulent te faire avouer n'importe quoi. Mais tu sais bien, toi, que tu n'as rien fait de mal.