lundi 13 octobre 2014

L'amour et les forêts Eric Reinhardt Coup de coeur absolu








ÉRIC REINHARDT

L’amour et les forêts




Collection Blanche, Gallimard
Parution : 21-08-2014
368 pages
140 x 205 mm
ISBN : 9782070143979
Prix 21.90 euros



Sélection prix Goncourt
Sélection prix Médicis

Sélection du prix Interallié


Quatrième de couverture


« J’ai eu envie de connaître Bénédicte Ombredanne en découvrant sa première lettre : c’était une lettre dont la ferveur se nuançait de traits d’humour, ces deux pages m’ont ému et fait sourire, elles étaient aussi très bien écrites, c’est un alliage suffisamment rare pour qu’il m’ait immédiatement accroché.

D’abord un peu précautionneuse, cette lettre était, à mesure qu’elle progressait, de plus en plus féroce et mécontente. De l’ironie, une réjouissante indiscipline, des clameurs de cour de récréation résonnaient dans ses phrases — leur graphie inclinée vers l’avenir suggérait bien l’audace consciente d’elle-même avec laquelle cette inconnue s’était précipitée vers moi par la pensée, comme si sa lettre avait été écrite d’une traite sans être relue avant de disparaître irrémédiablement dans la fente d’une boîte postale, hop, ça y est, au terme d’une course irréfléchie, fougueuse, qui sans doute avait démarré à la seconde où la jeune femme avait posé la plume de son stylo sur le papier, déterminée, en se refusant la possibilité de tout retour en arrière, avais-je senti dès la première lecture. »

À l'origine, Bénédicte Ombredanne avait voulu le rencontrer pour lui dire combien son dernier livre avait changé sa vie. Une vie sur laquelle elle fit bientôt des confidences à l'écrivain, l'entraînant dans sa détresse, lui racontant une folle journée de rébellion vécue deux ans plus tôt, en réaction au harcèlement continuel de son mari. La plus belle journée de toute son existence, mais aussi le début de sa perte.

Récit poignant d'une émancipation féminine, L'amour et les forêts est un texte fascinant, où la volonté d'être libre se dresse contre l'avilissement.



L'auteur

 Éric Reinhardt

Eric Reinhardt est né en 1965 et habite à Paris. Il a publié Demi-sommeil (Actes Sud, 1998), Le Moral des ménages (Stock, 2002), Existence (Stock, 2004), Cendrillon (Stock, 2007) et Le Système Victoria (Stock, 2011), qui a figuré sur les listes des prix Goncourt, Renaudot et Académie française. 


Il nous en parle


Mon avis


Un chef d'oeuvre, si ce livre n'est pas primé je ne comprends pas. Un récit magnifique rempli d'émotions.


Bénédicte Ombredanne a 26 ans, elle est mariée à Jean-François depuis dix ans. Elle est maman de deux enfants : Lola l'aînée et Arthur cinq ans. Elle rencontre Eric Reinhardt qui se met habilement en scène par une auto fiction à deux reprises. Elle lui avait envoyé une lettre magnifique concernant un roman précédent, et ému par celle-ci avait accepté cette rencontre.

Lors de leur seconde rencontre en septembre 2008, Bénédicte dont il avait ressenti des failles, se livre et lui raconte son quotidien, Ils restent en contact et Eric devient son confident. Cette femme vit au jour le jour un calvaire difficile à imaginer, elle est sous l'emprise de son mari qui n'est autre qu'un pervers narcissique.

Voici son histoire..

En mars 2006, Jean-François son mari pète littéralement un câble; il est cloîtré dans sa chambre. il vient de se reconnaître dans une émission radio, il prend conscience de qui il est vraiment, un harceleur moral. Il regrette, il pleure. Bénédicte reste intraitable, dure, elle en a marre et a un sursaut de lucidité; elle veut s'en sortir.

Pour s'évader elle se connecte sur Meetic, procède à des échanges assez hard, elle se défoule, et entre en contact avec Christian, antiquaire qui lui semble différent et lui propose une leçon de tir à l'arc.

Le lendemain, elle passera du virtuel au réel et succombera une seule fois au charme, à la douceur, à la tendresse de Christian qui est l'opposé de son mari. Une seule et unique incartade qu'elle paiera cher, très très cher longtemps durant.

Son salut pourrait-être dans cette rencontre mais l'emprise est réelle.

Comment passer de l'autre côté ? quitter cet avilissement ?

Par l'écriture et en conversant avec son auteur favori. Il est fasciné par le personnage de Bénédicte et nous en livre ici un portrait tout en sensibilité et psychologie. Il incarne de façon incroyable les sentiments et ressentis de son héroïne.

Autre aspect intéressant et autre piste de lecture, Bénédicte Ombredanne est agrégée en lettres et voue une passion à Villiers de l'Isle d'Adam. Un certain parallèle entre la littérature du dix-neuvième siècle et notre héroïne est dressé dans le récit. Sa tenue préférée : ses hautes bottes lacées sur le devant font penser à une Emma Bovary ou Madame Gautier dans "La dame aux Camélias".

L'intensité de l'écriture donne un rythme de lecture soutenu pour nous décrire la révolte, la colère, l'asservissement de notre héroïne. Une écriture qui nous donne l'occasion de voir le côté féminin développé de l'auteur car j'ai vraiment été surprise de voir avec quelle délicatesse, quelle justesse Eric Reinhardt nous brosse le profil psychologique de Bénédicte emprunt de tant de véracité. Qu'un homme ait écrit ceci avec tellement de tendresse, de douceur m'a soufflé. 

Un récit sur la violence conjugale, sujet encore tabou mais tellement actuel, un véritable hommage aux nombreuses femmes souffrant en silence au quotidien de la jalousie maladive de leur conjoint.

J'ai vraiment été émue, indignée, révoltée par la lecture de ce roman passionnant. Un style magnifique, riche. Une écriture fluide qui nous démontre bien le pouvoir et la justesse de mots.


Sans conteste mon plus gros coup de coeur de la rentrée.

Les jolies phrases 

En cela je dois admettre que les lecteurs de cette catégorie n'ont pas une attitude ni des attentes fort différentes des miennes : moi aussi j'attends des livres que j'entreprends d'écrire qu'ils me secourent, qu'ils m'embarquent dans leur chaloupe, qu'ils me conduisent vers le rivage d'un ailleurs idéal.

Je voyais mal comment atteindre un bonheur équivalent à celui que j'avais atteint en terminant mon dernier livre, il me paraissait difficile de reproduire les conditions qui permettraient que ce mouvement miraculeux se reproduise.

...comme si soudain l'affaire était jugée et qu'elle donnait à Bénédicte Ombredanne une liberté considérable, au même titre que le verdict d'une erreur judiciaire allège d'un poids inestimable celui qui en bénéficie, sans effacer pour autant les tourments qu'il a subis. Ainsi, contrairement à ce que son mari s'efforçait de lui faire croire depuis des années, sa souffrance n'était pas le produit d'une imagination corrompue par la bêtise, les hormones, la complaisance, l'acrimonie - par les humeurs larmoyantes, insatisfaites, irrationnelles, d'un cerveau féminin, pour reprendre quelques-unes de ses locutions favorites.

Cela veut dire que notre rencontre est juste, qu'elle est portée par la grâce, qu'elle obéit à une profonde nécessité, que vous le vouliez ou non. Cette flèche indique que quelque chose de miraculeux est en train de se produire entre nous, et vous le savez aussi bien que moi.

J'avais besoin de me prouver que je pouvais me dégager de son emprise, prendre des initiatives qui ne concernent que ma personne, secrètement, comme une femme libre. Je n'ai pas capitulé. Je suis toujours vivante. Je suis seule à diriger ma vie, contrairement aux apparences. La beauté, je sais très bien où aller la cueillir, rien ni personne ne pourra plus m'en empêcher d'exercer ce droit, à commencer par mon mari, voire mes enfants, ou le lycée, ou les convenances. Si j'ai envie de faire quelque chose, je le fais.


Car c'est ma grande terreur, c'est que ma vie s'écoule inutilement comme de l'eau d'un robinet qu'on a oublier de fermer, ou d'un robinet qui fuit, quelque chose comme ça, tu vois. a la fin tu reçois la facture, et celle-ci est disproportionnée à ta consommation réelle, ou par rapport à ta consommation consciente, c'est-à-dire que les années passent, l'eau coule, les années passent, l'eau coule, et au moment où tu réalises que ces années ont passé tu t'aperçois que tu n'as rien vécu, ou peu, ou pas suffisamment, et tu t'en veux : tu te dis merde, j'aurais dû faire un peu attention, la facture est de dix années mais j'ai vécu trois trucs marquants, le reste, eh bien, relève de la fuite d'eau, du robinet laissé ouvert.

Tu es libre, les murs de ta prison n'existent pas, tu peux décider de quitter ton mari du jour au lendemain, si tu en as envie.

Dans cette ronde incessante et compacte, culpabilité, douleur, euphorie, révolte, remords, joie, peur, bonheur, désir, excitation, indécision et amertume étaient le linge humide et lourd qui tournoyait dans ses entrailles. Tout se mêlait. Elle avait mal.

Repensons à cette journée comme on regarderait un tableau au musée.

Tu sais, ça prends du temps de savoir qui on est, il faut y réfléchir et dans ce but il faut apprendre à penser, oui, penser, tu m'as bien entendue, donc s'équiper des outils adéquats, acquérir une culture, exercer sa sensibilité et son intelligence.

Je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais été aussi heureuse, ou alors il y a longtemps, dans une autre vie.

Après la nuit qu'ils avaient traversée, une chance unique s'était offerte à Bénédicte Ombredanne de quitter son foyer, tout du moins pour un certain temps, afin de montrer à son mari qu'elle avait repris le dessus et qu'il devait la respecter. Mais elle ne se pose pas la question de savoir si elle le pouvait, si elle devait la saisir : elle se remit d'elle-même dans la routine de sa vie familiale.

Elle sentait bien que ses phrases sonnaient faux, comme si son ame entière était désaccordée, semblable à un piano abandonné depuis longtemps.

....mais en réalité elle ne percevait pas l'effondrement de son mari comme une victoire qui lui offrait la possibilité de faire évoluer leurs rapports, elle le vivait comme la preuve encombrante, honteuse, spectaculaire de sa culpabilité.

Elle réapprit à s'aimer : d'abord timidement, comme à tâtons, sans trop y croire, puis d'une manière de plus en plus affirmée à mesure que les jours s'écoulaient. Chaque fois qu'elle les relisait, elle éprouvait la sensation de se refléter dans un miroir, un miroir où elle avait la surprise, toujours, de se trouver unique et estimable, poétiquement à son goût.

...où la première fois depuis des années elle voyait briller dans ses pensées, ses pensées de nouveau en mouvement, la lueur d'un désir pour la vie, et d'un espoir de renaissance. p199 magnifique

Elle avait adoré ça, à 18 ou 19 ans, lire la nuit dans le silence de leur maison, quand tout le monde dormait et qu'elle était seule à veiller, environnée des ténèbres de la campagne, enfin libre et vivante, éclairée de l'intérieur par le bonheur de la lecture.

Le moment est venu de me rendre. Le bonheur n'a pas voulu de moi, j'ai pourtant tout fait pour le mériter, tant pis, ma décision est prise, j'abandonne.

Avoir été jumelle lui a rendu la solitude insupportable : il était là son problème. elle voulait mourir comme elle était née, avec sa jumelle tout contre elle.




4 commentaires:

Charlotte a dit…

Tu me donnes vraiment envie de lire ce livre ! C'est terrible !

Ca a l'air d'être un roman incroyable et un incontournable de cette rentrée, j'espère que je pourrai le découvrir rapidement.

Merci pour cette chronique !
Bises

Nathalie Vanhauwaert a dit…

Merci pour ton message. J'espère que tu auras l'occasion de le découvrir et que tu l'aimeras autant que moi.

A bientôt

Nath

eimelle a dit…

mon coup de coeur de la rentrée aussi!

Nathalie Vanhauwaert a dit…

Pour moi aussi Eimelle, un gros coup de coeur