vendredi 27 septembre 2013

Le quatrième mur - Sorj Chalandon - Coup de coeur 9.5/10


Grasset août 2013
19 euros
327 pages


QUATRIEME DE COUVERTURE

L’idée de Sam était folle. Georges l’a suivie.
Réfugié grec, metteur en scène, juif en secret, Sam rêvait de monter l’Antigone d’Anouilh sur un champ de bataille au Liban.
1976. Dans ce pays, des hommes en massacraient d’autres. Georges a décidé que le pays du cèdre serait son théâtre. Il a fait le voyage. Contacté les milices, les combattants, tous ceux qui s’affrontaient. Son idée ? Jouer Anouilh sur la ligne de front. Créon serait chrétien. Antigone serait palestinienne. Hémon serait Druze. Les Chiites seraient là aussi, et les Chaldéens, et les Arméniens. Il ne demandait à tous qu’une heure de répit, une seule. Ce ne serait pas la paix, juste un instant de grâce. Un accroc dans la guerre. Un éclat de poésie et de fusils baissés. Tous ont accepté. C’était impensable.
Et puis Sam est tombé malade. Sur son lit d’agonie, il a fait jurer à Georges de prendre sa suite, d’aller à Beyrouth, de rassembler les acteurs un à un, de les arracher au front et de jouer cette unique représentation.
Georges a juré à Sam, son ami, son frère.
Il avait fait du théâtre de rue, il allait faire du théâtre de ruines. C’était bouleversant, exaltant, immense, mortel, la guerre. La guerre lui a sauté à la gorge.
L’idée de Sam était folle. Et Georges l’a suivie. 


L'AUTEUR

Sorj Chalandon, né en 1952, a été longtemps journaliste à Libération avant de rejoindre Le Canard Enchaîné. Ses reportages sur l’Irlande du Nord et le procès Klaus Barbie lui ont valu le Prix Albert-Londres en 1988. Il a publié, chez Grasset, Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon Traître(2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du Roman de l'Académie Française).



MON AVIS

Même si la lecture semble très ardue au départ, ce livre est très vite captivant et ne laisse pas indifférent.  C'est un très beau cri d'espoir et d'humanité. Je l'ai vraiment beaucoup aimé.


Il est vrai que le conflit au Proche Orient n'est pas simple à comprendre, la guerre du Liban fut assez complexe, de nombreux enjeux entrant en ligne de compte. Il n'est pas besoin de rentrer dans toutes les considérations historiques pour vivre pleinement l'histoire.  

Personnellement j'aime comprendre, c'est aussi un but recherché dans la lecture : ouvrir mes horizons, apprendre ce monde qui nous entoure.  Il n'est pas essentiel d'aller trop loin pour entrer pleinement dans la lecture - Pour ceux qui le souhaitent j'ai fait une petite synthèse sur la guerre du Liban ci dessous - .

J'ai éprouvé le besoin de prendre du recul avant d'écrire ce petit billet sur ce livre magnifique dont les personnages vivent encore aujourd'hui dans un coin de mon esprit.

Quelle belle idée : ? utopie ou réalité ?   Permettre à chacun de vivre ensemble le temps d'une représentation d'Antigone de Jean Anouilh, avec pour décor un immeuble en ruines, sur la ligne entre les deux camps.


"Aller dans un pays de mort avec un nez de clown, rassembler dix peuples sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat dans chaque camp pour jouer à la paix.  Faire monter cette armée sur scène. La diriger comme on mène un ballet. Demander à Créon, acteur chrétien, de condamner à mort Antigone, actrice palestinienne.  Proposer à un chiite d'être le page d'un maronite.  Tout cela n'avait aucun sens. Je lui ai dit qu'elle avait raison.  Ses remarques étaient justes.  La guerre était folie ? Sam disait que la paix devait l'être aussi. Il fallait justement proposer l'inconcevable.  Monter Antigone sur une ligne de feu allait prendre les combats de court.  Ce serait tellement beau que les fusils se baisseraient." p100


Georges n'a jamais connu la guerre mais plutôt les révoltes, il est né en 1950. 

Sam son ami est grec, juif aussi.  Il a connu l'oppression, est un rescapé de l'holocauste, sa colère il l'exprime par le biais du théâtre.

Il rêve de jouer "Antigone" à Beyrouth.  Il met deux ans à fixer le casting, petite particularité : ce sont les acteurs des différents camps qui joueront ensemble.

"Antigone était palestinienne et sunnite. Hémon, son fiancé, un Druze du Chouf. Créon, roi de Thèbes et père d'Hémon, un maronite de Gemmayzé.  Les trois chiites avaient d'abord refusé de jouer "Les gardes" , personnages qu'ils trouvaient insignifiants. Pour équilibrer, l'un d'eux  est aussi devenu le page de Créon, l'autre avec accepté d'être "Le messager".  Au metteur en scène de se débrouiller.  Une vieille chiite avait aussi été choisie pour la reine Eurydice, femme de Créon.  "La nourrice" était une chaldéenne et Ismène, soeur d'antigone, catholique arménienne. " p95


En janvier 1982, Sam entre en clinique, il est malade, souffre d'un cancer et Georges lui fait la promesse d'y aller et de monter ce spectacle.

Georges va s'investir à fond dans le projet de son ami et en faire le sien. Il va découvrir la réalité de la guerre, et la vivre de près sur le terrain.  Il va réunir les pires ennemis, tenter de réaliser l'irréalisable.  Avec lui nous vivrons de l'intérieur l'horreur, les massacres de Sabra et Chatila.

Le sujet est très dur, le récit est bouleversant, prenant les tripes.  L'écriture est forte, juste, elle nous bouleverse, nous traverse, l'horreur est décrite au quotidien et certaines scènes sont insupportables, inimaginables mais outre ce récit de guerre poignant on parcourt un récit magnifique plaidoyer d'espoir, de rêve et une très belle histoire sur l'amitié.

Un livre qui ne laisse pas indifférent, un coup de coeur de cette rentrée littéraire.

9.5/10


La guerre du Liban 

Un peu d'histoire.  La guerre du Liban a duré de 1975 à 1990 et a fait entre 130 000 à 250 000 victimes.

Au départ, le pays a servi de refuge à beaucoup de communautés.  Des chrétiens, parmi eux les maronites sont les plus nombreux.  Des musulmans chiites et sunnites et d'autres minorités druzes et juives se côtoient.  Des arméniens, des kurdes, palestiniens se sont réfugiés au Liban.

La guerre commence en 1975 

Affrontement des Palestiniens et des Phalanges libanaises maronites de Gemayel.

La fracture se fait entre les conservateurs chrétiens dirigés par les phalangistes et la gauche libanaise constituée à l'époque par des palestiniens, des Druzes (dans les montagnes du Chouff : Kamal Joumblatt) , des baasistes, des communistes et des musulmans tant sunnites que chiites.


  • Le 06/12/1975 les phalangistes abattent  150 à 200 musulmans et rasent les camps palestiniens. Beyrouth est coupée en deux : chrétiens à l'est, musulmans à l'ouest.


Les phalangistes font appel à la Syrie qui envoient des troupes dans Beyrouth, elles y entrent en novembre.


  •  mars 1977 : assassinat de Kamal Joumblatt leader Druze,  les alliances changent.


La Syrie se réconcilie avec les Palestiniens et la gauche libanaise, les chrétiens glissent progressivement vers Israël qui attaquent les palestiniens dans le sud.

Affrontements entre les Syriens et les Israéliens



  • 1982 Opération Paix en Galilée 


En juin 82 Israël envahit le Liban avec 100.000 hommes avant de conclure, après de violents combats et le blocus de Beyrouth soumise aux bombardements, un cessez-le-feu avec la Syrie.


  • en août Bachir Gemayel est élu président de la République



  • Il est assassiné en septembre



  • Le 16/09/1982 :L'armée israélienne pénètre illégalement dans Beyrouth Ouest et autorise les phalangistes à pénétrer dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila où ils massacrent 15000 réfugiés.


Amine Gemayel, le nouveau président demande l'aide de la force multinationale américaine, française et italienne.  La Syrie s'impose au camp arabe et émerge le Hezbollah pro iranien une milice chiite.


  • En septembre 1983 les chrétiens et israéliens s'opposent aux Druzes soutenus par la Syrie.


Syrie et opposition musulmane s'unissent par le Front du salut national

Les milices shiites pro syriennes Amal  et pro iraniennes Hezbollah montent en puissance.




LES JOLIES PHRASES

J'ai trop souffert pour être malheureux...... mais toi tu peux encore te le permettre.

Quatrième mur : Une façade imaginaire, que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l'illusion.  Une muraille qui protège leur personnage. Pour certains, un remède contre le trac.  Pour d'autres la frontière du réel. Une clôture invisible, qu'ils brisent parfois d'une réplique en s'adressant à la salle.

Le théâtre était devenu mon lieu de résistance. Mon arme de dénonciation. A ceux qui me reprochaient de quitter le combat, je répétais la phrase de Beaumarchais ; "Le théâtre ? Un géant qui blesse à mort tout ce qu'il frappe."

Il y a des enfants aimés, détestés, des enfants battus, des enfants labourés ou couverts de tendresse.  Moi, je suis resté intact.  J'ai souri souvent, en mimant au théâtre le baiser paternel, deux lèvres sur le front de l'enfant qui s'endort.  Ou la tendresse maternelle sein offert, bras ouverts, les yeux brillants de ventre.  J'étais venu au monde parce qu'une femme avait aimé un homme.  Elle était repartie sans avoir eu le temps de m'aimer.  J'étais une bouche en trop, je suis devenu un coeur en plus.


La violence est une faiblesse.

Pour dénoncer la dictature, il avait parlé théâtre. Il avait été porté en triomphe, au milieu des drapeaux rouges, noirs, vietnamiens, chinois, chiliens, palestiniens, basques.  Il avait levé les bras.  Il avait souri. Il avait parlé théâtre.  Au lieu de lever une armée pour sauver un gamin de 16 ans, il avait dérobé son nom pour en faire une compagnie. Il avait pris nos luttes pour en faire des répliques.  Il avait scénarisé notre combat. 

Il existait. Pour moi, c'était suffisant.  Je pensais que notre amitié se nourrissait de distance et je m'étais trompé.  J'avais perdu 3 ans de lui.


Aller dans un pays de mort avec un nez de clown, rassembler dix peuples sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat dans chaque camp pour jouer à la paix.  Faire monter cette armée sur scène. La diriger comme on mène un ballet. Demander à Créon, acteur chrétien, de condamner à mort Antigone, actrice palestinienne.  Proposer à un chiite d'être le page d'un maronite.  Tout cela n'avait aucun sens. Je lui ai dit qu'elle avait raison.  Ses remarques étaient justes.  La guerre était folie ? Sam disait que la paix devait l'être aussi. Il fallait justement proposer l'inconcevable.  Monter Antigone sur une ligne de feu allait prendre les combats de court.  Ce serait tellement beau que les fusils se baisseraient.

Je pensais que le phalangiste serait le dernier à m'entendre. Il était le premier à m'écouter. Alors je lui ai raconté Anouilh.  Je lui ai avoué Samuel. J'ai expliqué que mon ami avait eu l'idée de voler deux heures à la guerre, en prélevant un coeur dans chaque camp.  Il écoutait, je crois. 

C'était effrayant.  C'était bouleversant. Un instant, je me suis dit que j'avais vécu plus en cinq jours que durant ma vie entière. Et qu'aucun baiser de Louise ne vaudrait jamais la petite Palestinienne, retrouvant les mots d'un poète en levant le poing.  J'ai secoué la tête.  Vraiment.  Secoué pour chasser ce qu'elle contenait.  J'ai eu honte.  Je pouvais rentrer demain, laisser tomber, revenir en paix, vite.  Un sourire de Louise et une caresse d'Aurore étaient les choses au monde qui me faisaient vivant. Et je me le répétais. Et je n'en étais plus très sûr. Alors j'ai eu peur, vraiment, pour la première fois depuis mon arrivée.  Ni peur des hommes qui tuaient, ni peur de ceux qui mourraient. Peur de moi.

Ce n'était ni une trêve militaire, ni un acte politique, seulement un geste d'humanité.

Ce qu'elles attendent ? A part la mort, je ne vois pas.  Pourquoi la mort? Parce qu'on ne quitte plus la vie autrement.

J'étais dans la mire de Joseph-Boutros. Dans l'oeilleton du milicien de la tour Risk. Dans la lunette du chiite de la rue de Damas.  Je savais que les doigts hésitaient, caressant l'acier recourbé de la détente. Jamais, de ma vie entière, je ne me suis senti aussi mortel.  Tête haute, bouche ouverte, j'ai marché comme on se rend. Je trébuchais sur la guerre. Je guettais les fenêtres.  J'ai enjambé les reliefs meurtris par les copeaux d'acier.  J'avançais pas à pas dans le verre brisé.  Je ne respirais plus.  Je regardais la façade lunaire du cinéma Beaufort, de l'autre côté de la rue.  Je peinais. Je ne montrais ni peur ni hostilité.  J'étais de ces ombres fragiles dont les fusils se lassent.

J'ai mis la kippa de Sam sur la tête. Il voulait que le choeur soit joué tête couverte a u nom de tous les siens.  Lui, moi, peu lui importait. La calotte de son père devait se mêler au keffir, au turban, au fez, à la croix et au croissant.

Personne ne sait ce qu'est un massacre.  On ne raconte que le sang des morts, jamais le rire des assassins.  On ne voit pas leurs yeux au moment de tuer. On ne les entend pas chanter victoire sur le chemin du retour.

Souvenez-vous de ce que le Choeur nous apprend de la tragédie.  Il dit que la tragédie, c'est propre, c'est reposant, c'est commode.  Dans le drame, avec ces innocents, ces traîtres, ces vengeurs, cela devient épouvantablement compliqué de mourir.  On se débat parce qu'on espère s'en sortir, c'est utilitaire, c'est ignoble. Et si l'on ne s'en sort pas, c'est presque un accident. Tandis que la tragédie, c'est gratuit. C'est sans espoir. Ce sale espoir qui gâche tout.  Enfin, il n'y a plus rien à tenter. C'est pour les rois, la tragédie.

Le chien reste un chien, Georges. Même élevé par les moutons. Tes acteurs ne sont pas les acteurs, ce sont des soldats.  Toi tu ne le sais pas, mais la guerre s'en souvient.






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