mercredi 11 septembre 2013

Mañ de Kim Thuy Coup de coeur *****




ISBN : 9782764804971
Date de parution : avril 2013
Sujet : Littérature québécoise
Nombre de pages : 152 pages


KIM THUY


Kim Thuy

     

Kim Thúy a quitté le Vietnam avec les boat people à l'âge de dix ans. Elle a été couturière, interprète, avocate, propriétaire du restaurant Ru de Nam, chroniqueuse culinaire pour la radio et la télévision (À la di Stasio, Des kiwis et des hommes, etc.).

Elle vit aujourd'hui à Montréal et se consacre à l'écriture. Ru, son premier livre, est paru aux Éditions Libre Expression en octobre 2009. Best-seller au Québec et en France, ce livre a vu ses droits vendus dans vingt pays, en plus d'avoir été finaliste de plusieurs prix littéraires, dont le Prix des cinq continents de la francophonie 2010 et le Grand Prix littéraire de la relève Archambault. Il a obtenu le prestigieux prix du Gouverneur général 2010, le grand prix RTL-Lire 2010 et le grand prix du Salon du livre de Montréal 2010. Son deuxième livre, À toi, coécrit avec Pascal Janovjak, est paru en septembre 2011 chez Libre Expression.


LE RESUME




Mãn est une histoire d'amour entre une femme et celles qui l'ont, tour à tour, fait naître, allaitée, élevée. Elle a été déposée dans le potager d'un temple bouddhiste sur le bord d'un des bras du Mékong par une adolescente. Une moniale l'a recueillie et nourrie d'eau, de riz et du lait des seins d'une mère voisine, avant de la confier à une autre femme – enseignante de jour, espionne en tout temps.

Mãn parle de l'amour à l'envers, celui qui doit se taire, celui qui ne peut être vécu, celui qui ne doit pas s'inscrire dans le temps en souvenirs, en histoires. Or, juste avant la fin, ou au milieu d'un nouveau début, ailleurs, loin de la chaleur tropicale, près du corps, dans la lenteur aérienne des flocons de neige, il y a eu un amour à l'endroit, c'est-à-dire un amour ordinaire né d'une rencontre ordinaire, avec un homme ordinaire, ce qui était pour elle l'extraordinaire, l'improbable. 

Mãn
, c'est l'apprentissage du mot « aimer » pour donner suite à la définition du verbe « vivre » de À toi et à la conjugaison de « survivre » de Ru.




MA CRITIQUE


Je n'ai pas lu "Ru" mais je peux dire que j'en ai à présent grande envie car que de sensibilité, de poésie, que de pudeur, de réserve dans l'écriture de Kim Thuy.

Quelle belle découverte.

"Mãn" veut dire "parfaitement comblée" ou "qu'il ne reste rien à désirer" ou "que tous les voeux soient exaucés".  Je ne peux rien demander de plus, car mon nom m'impose cet état de satisfaction et d'assouvissement.  Contrairement à la Jeanne de Guy de Maupassant, qui rêvait de saisir tous les bonheurs de la vie à la sortie du couvent, j'ai grandi sans rêver.

Voilà un extrait qui plante le décor!


Mãn quitte le Vietnam et rejoint le Canada pour y rencontrer son mari, un restaurateur.
Il a été choisi par sa mère.  Elle gardera son pays en elle, sa culture, son abnégation des sentiments, ses richesses et  le sublimera par sa cuisine.  Elle va peu à peu apporter sa touche dans le restaurant de son mari en y amenant ses souvenirs culinaires, ses parfums enfouis en elle, qui feront peu à peu remonter les souvenirs de son pays, son histoire, ses tragédies, ses horreurs.


La soumission et l'obéissance, le respect, la non-démonstration des sentiments, la retenue ... tout ce qui est propre à l'éducation vietnamienne sera évoqué.


Puis, des rencontres lui donneront peu à peu l'ouverture sur l'expression des sentiments en occident. 

Julie d'abord qui a adopté un enfant vietnamien, lui ouvrira sa culture et son coeur.  A l'inverse de Mãn :  tactile, serrant les enfants dans ses bras, les couvrant de baisers, disant tout le temps des "je t'aime" .  Mãn passera beaucoup de temps avec elle, en développant sa cuisine dans la création d'un service traiteur.


Elle écrira un livre de recettes qui la rendra célèbre et lors d'un salon du livre à Paris, elle fera la deuxième rencontre de sa vie : Luc. 

Son monde basculera alors en lui faisant découvrir des sentiments et émotions qu'elle ne soupçonnait même pas.

Elle, qui a l'habitude d'être dans la retenue, de satisfaire, d'anticiper les souhaits de son mari, va enfin découvrir ce qu'est réellement l'amour et la spontanéité des sentiments qui surgissent devant Le Véritable Amour.

Son prénom Mãn pourra enfin avoir sa réelle signification.


Un récit court mais dense, d'une beauté sans pareille. L'économie et le choix des mots sont judicieux. C'est je pense tout l'art de l'écriture de Kim Thuy.  Peu à peu au travers de ces courts paragraphes se tisse le récit qui nous permet de comprendre cette phrase de présentation de l'éditeur "Maman et moi, nous ne nous ressemblons pas.  Elle est petite, et moi je suis grande.  Elle a le teint foncé, et moi j'ai la peau des poupées françaises. Elle a un trou dans le mollet, et moi j'ai un trou dans le coeur."


A lire absolument.

Ma note 9.5/10




LES JOLIES PHRASES


Il était de ceux qui ont vécus trop longtemps au Vietnam pour pouvoir devenir canadiens et, à l'inverse, qui ont vécu trop longtemps au Canada pour être vietnamiens de nouveau.

Personne ne lui en a tenu rigueur parce qu'il venait d'ailleurs, d'un lieu où les pronoms personnels existent pour pouvoir rester impersonnels.

Parfois, quand il était trop préoccupé pour pouvoir fermer l'oeil, il lui demandait de réciter Truyên Kiéu, l'histoire d'une jeune fille qui s'est sacrifiée pour sauver sa famille.  Certains disent que, aussi longtemps que ce poème de plus de trois mille vers continuera d'exister, aucune guerre ne pourra faire disparaître le Vietnam.  C'est peut-être pour cette raison que, depuis plus d'un siècle, même un Vietnamien analphabète peut en réciter des strophes entières.

Elle avait peur qu'il la voie parce qu'il aurait ainsi un fardeau de plus à porter, une situation de plus à résoudre, et surtout, des centaines de réponses à donner aux autorités.

Quand elle a pleuré d'affection à la naissance de mon fils, son coeur s'est dessiné sur ses joues, sur son front,  sur ses lèvres.

Nous acceptons les choses telles qu'elles sont, telles qu'elles nous arrivent sans jamais questionner le pourquoi ni le comment.

...Il ne faut poser que des questions auxquelles on a déjà les réponses.  Sinon, il est préférable de se taire.  Je ne trouverai jamais de réponses à mes questions et c'est peut-être pour cette raison que je n'en ai jamais posé.

Contrairement aux autres mères vietnamiennes, qui misaient sur la loyauté et la gratitude de leurs enfants, maman voulait que j'oublie, que je l'oublie parce que j'avais une nouvelle chance de recommencer, de partir sans bagages, de me réinventer.  Mais c'était impossible.

Je n'avais jamais entendu non plus des "je t'aime" exprimés à voix haute.

Il est dit que le bonheur ne s'achète pas. Or, j'ai appris de Julie que par lui-même le bonheur se multiplie, se partage et s'adapte à chacun d'entre nous.

Je ne savais rien encore de cet homme, qui était subitement devenu le centre de mon univers alors que je n'avais ni centre, ni univers.

Le contraste entre le minimalisme de mon geste et l'affection spontanée des enfants de Luc, qui m'avaient serrée dans leurs bras pendant une éternité pour me dire aurevoir m'a sidéré.

Une citation de Roland Barthes : "Je rencontre dans ma vie des millions de corps ; de ces millions je puis en désirer des centaines; mais, de ces centaines, je n'en aime qu'un".

Si j'étais un photographe, Luc serait le révélateur et le fixateur de mon visage, qui n'existait jusqu'a ce jour qu'en négatif.

Puisque j'avais eu la chance d'avoir été choisie par lui, par sa famille, c'est moi qui devais me soucier de lui et non l'inverse.









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