samedi 15 février 2014

En finir avec Eddy Bellegueule Edouard Louis *****

En finir avec Eddy Bellegueule - Edouard Louis

Editions Seuil
Parution le 02/01/2014
Collection : Le cadre rouge
224 pages
prix 17 euros

QUATRIÈME DE COUVERTURE




"Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d'entendre ma mère dire Qu'est-ce qui fait le débile là ?Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J'étais déjà loin, je n'appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j'ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l'odeur de colza, très forte à ce moment de l'année. Toute la nuit fut consacrée à l'élaboration de ma nouvelle vie loin d'ici."
En vérité, l'insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n'a été que seconde. Car avant de m'insurger contre le monde de mon enfance, c'est le monde de mon enfance qui s'est insurgé contre moi. Très vite j'ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n'ai pas eu d'autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.


Édouard Louis a 21 ans. Il a déjà publié Pierre Bourdieu: l'insoumission en héritage (PUF, 2013). En finir avec Eddy Bellegueule est son premier roman.

MON AVIS


Une grosse claque, un livre coup de poing.

Edouard Louis alias Eddy Bellegueule nous plante le décor dans le titre "En finir avec Eddy Bellegueule".  Dans son premier magnifique roman autobiographique : la naissance de quelqu'un d'autre, la volonté de fuir sa condition d'origine.

Du haut de ses 21 ans, il nous narre avec une très grande sincérité sa vie, son cheminement jusqu'aujourd'hui.  Brillant, étudiant en sociologie, il règle ses comptes avec son enfance et son adolescence jusqu'à l'avènement d'un écrivain très prometteur.

Tout pourtant le prédestinait à un avenir peu brillant.  Né dans un village de Picardie - comme il en existe bien d'autres en France profonde ou dans nos Ardennes - où l'on quitte généralement l'école à 16 ans pour suivre le chemin des pères : être ouvrier à l'usine, c'est comme cela de génération en génération.

Pour les filles, en général, pas d'études, elles deviennent caissières, coiffeuses, femmes au foyer et surtout mères, très jeunes.  Elles épousent des gars du village ou des environs, il n'y a pas beaucoup d'autres perspectives.


"Tout se passe comme si, dans le village, les femmes faisaient des enfants pour devenir des femmes, sinon elles n'en sont pas vraiment.  Elles sont considérées comme des lesbiennes, des frigides."

"Quelques-unes travaillent, mais la plupart du temps elles gardent les enfants Je m'occupe des gosses et les hommes travaillent, ils bossent à l'usine ou ailleurs, le plus souvent à l'usine qui employait une grande partie des habitants, l'usine de laiton dans laquelle mon père avait travaillé et qui régissait toute la vie du village."


Eddy nous dépeint les conditions sociales très précaires, un Zola du vingtième siècle.

Son grand-père était violent et alcoolique, cela a laissé des traces chez son père qui se veut être un dur, ne sait pas laisser transparaître ses sentiments.  Que faire au village à part boire un verre avec les copains au bistrot du coin et regarder la télé.  

Eddy est différent depuis toujours, un peu "maniéré" , il parle avec une vois aiguë en faisant de grands gestes.  Il ne comprend pas qui il est.  Il est quotidiennement harcelé au collège par deux élèves.  Il vit la peur au ventre, la peur que l'on sache qu'il se fait violenter quotidiennement, plus que la peur: la honte.

"Quand je me réveillais, la première image qui m'apparaissait était celle des deux garçons.  Leurs visages se dessinaient dans mes pensées, et, inexorablement, plus je me concentrais sur ces visages, plus les détails - le nez, la bouche, le regard - m'échappaient.  Je ne retenais d'eux que la peur."

"Quand elle a fait de nouveau irruption elle ne m'avait donc pas quitté. Mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle resurgisse.  Je pensais que la honte que nous partagions, moi, mes parents et mes copains, était trop puissante, qu'elle empêcherait qui que ce soit d'en parler et qu'elle me protégeait.  Je me trompais."



Il découvrira son homosexualité , passera de la négation, du dégoût, à la honte, en assumant et comprenant qui il est.


"En rentrant chez moi je pleurais, déchiré entre le désir qu'avaient fait naître en moi les garçons et le dégoût de moi-même, de mon corps désirant."

"Je ne me lavais plus les mains quand elles étaient imprégnées de l'odeur de leurs sexes, je passais des heures à renifler comme un animal.  Elles avaient l'odeur de ce que j'étais."

Ce livre est très fort et très prenant, je l'ai déjà dit mais c'est évident quelle sincérité.  Il dépeint une réalité sociale, la précarité, le manque d'hygiène et d'éducation, le chômage, sans misérabilisme. Il nous décrit son mal être, sa peur, sa honte, la découverte de son homosexualité, le rejet, l'envie de sortir de ce milieu.

Par l'écriture Edouard Louis  s'évade, il grandit, il nous livre crûment, durement, les propos entendus dans son enfance, ce qui apporte encore de la véracité, de l'authenticité au récit.

Veut-il par ce livre renier son milieu social ou au contraire mettre en lumière une réalité toujours présente ? Est-ce un essai sociologique ?

Quoi qu'il en soit ce livre est prometteur, une maturité et une richesse de vocabulaire incroyable.  Une écriture parfois "rustre", "rêche" mais qui décrit bien les conditions de son enfance, sans tomber dans les clichés et le pathos.

Encore une fois un livre sur la résilience sur la volonté de se sauver par l'écriture.  Un écrivain en devenir à suivre de très très près.  

A lire au plus vite.


Ma note 9.5/10




LES JOLIES PHRASES

C'est un élément auquel on ne pense pas, la douleur, le corps souffrant tout à coup, blessé, meurtri. On pense - devant ce type de scène, je veux dire : avec un regard extérieur - à l'humiliation, à l'incompréhension, à la peur, mais on ne pense pas à la douleur.

Mon père m'a tendu quelque chose, une bague, son alliance.  Il m'a invité à la mettre, à en prendre soin.  Parce que là je le sens, faut que je te dise, papa va mourir, je le sens que là je vais pas tenir longtemps. Faut que je te dise aussi un truc, c'est que je t'aime et que t'es mon fils, quand même, mon premier gamin.  Je n'avais pas trouvé ça, comme on pourrait le penser beau et émouvant.  Son je t'aime m'avait répugné, cette parole avait pour moi un caractère incestueux.


Qu'une multitude de discours la traversaient, que ces discours parlaient à travers elle, qu'elle était constamment  tiraillée entre la honte de n'avoir pas fait d'études et la fierté de tout de même, comme elle disait, s'en être sortie et avoir fait de beaux enfants, que ces deux discours n'existaient que l'un par rapport à l'autre.

Il voulait un gosse, c'est un homme, et tu sais les hommes avec leur fierté, il voulait avoir une famille.

Les enfants inspirent plus facilement la pitié et j'étais désigné comme étant celui qui devait utiliser cet atout pour obtenir de la nourriture.

Une volonté, un effort désespéré, sans cesse, recommencé, pour mettre d'autres gens au-dessous de soi, ne pas être au plus bas de l'échelle sociale.

Parler philosophie, c'était parler comme la classe ennemie, ceux qui ont les moyens, les riches. Parler comme ceux-là qui ont la chance de faire des études secondaires et supérieures et, donc, d'étudier la philosophie.

Jamais je ne parvins à complètement m'intégrer aux cercles de garçons. Nombreuses étaient les soirées où ma présence était soigneusement évitée, les parties de football auxquelles on ne me proposait pas de participer.  Ces choses dérisoires pour un adulte qui marquent un enfant pour longtemps.

Qui ne se sent pas un homme en effet aime à le paraître et qui sait sa faiblesse intime fait volontiers étalage de force.





1 commentaire:

Cajou a dit…

Quel beau billet !!! Je l'ai mis en pause à cause de lectures urgentes mais vivement que je le reprenne !