samedi 29 mai 2021

Les enfants sont rois - Delphine de Vigan ♥♥♥♥♥

 Les enfants sont rois  -  Delphine de Vigan  ♥♥♥♥♥





















Gallimard - La Blanche
Parution : 04 mars 2021
Pages : 352
Isbn : 9782072915819
Prix : 20 €

Présentation de l'éditeur

« La première fois que Mélanie Claux et Clara Roussel se rencontrèrent, Mélanie s’étonna de l’autorité qui émanait d’une femme aussi petite et Clara remarqua les ongles de Mélanie, leur vernis rose à paillettes qui luisait dans l’obscurité. “ On dirait une enfant ”, pensa la première, “elle ressemble à une poupée”, songea la seconde.
Même dans les drames les plus terribles, les apparences ont leur mot à dire. »

À travers l’histoire de deux femmes aux destins contraires, Les enfants sont rois explore les dérives d’une époque où l’on ne vit que pour être vu. Des années Loft aux années 2030, marquées par le sacre des réseaux sociaux, Delphine de Vigan offre une plongée glaçante dans un monde où tout s’expose et se vend, jusqu’au bonheur familial.



Delphine de Vigan nous en lit un extrait 





Mon avis

Tout commence le 5 juillet 2001.  Souvenez-vous, notre payasage audiovisuel a fondamentalement changé avec l'arrivée de la téléréalité.  Ce jour-là, ce sont onze millions de téléspectateurs qui attendent la sortie des candidats de leur isolement, c'est le jour de la finale de Loft Story.

"L'époque où on a ouvert les portes de l'enfer."

Je ne suivais pas l'émission de façon assidue mais j'ai regardé un petit bout de cette finale, qui offrait la célébrité à Loana et ses comparses.  (il y a des images sur You Tube pour les nostalgiques ou non initiés)

Mélanie Claux - 17 ans à l'époque -, était devant son petit écran tout comme Clara Roussel (15 ans).  C'est à travers le regard de ces deux adolescentes devenues femmes que ce récit nous est conté.  

Que sont-elles devenues 18 ans plus tard ?

Mélanie Claux a aujourd'hui 35 ans, elle est mariée à Bruno Diore, a deux enfants, Sammy 8 ans et Kimmy 6 ans.  Elle poste toute sa vie privée sur instagram et gère une chaîne You Tube "Happy Récré" sur laquelle elle poste au moins deux à trois fois par semaine des vidéos de la famille, en particulier des enfants qui sont les vedettes, particulièrement Kimmy.  Ils ont cinq millions d'abonnés...

Kimmy disparait lors d'une partie de cache-cache et c'est là que Clara Roussel la rencontre.  Elle est procédurière et va participer à l'enquête.  Elle est orpheline, célibataire, mesure 1m54, un petit bout de femme assez éloignée du monde de Mélanie.  Elle sait qu'il faudra être rapide car dès que les infos seront publiées ce sera plus compliqué.  Psychologie, intuition et expérience seront indispensables.

Une fois de plus, Delphine de Vigan nous questionne.  Comment protéger nos enfants à l'heure des plateformes numériques et des réseaux sociaux ?  

Notre société a bien évolué avec l'arrivée de la téléréalité et des téléphones portables dans nos vies, on laisse faire, on laisse regarder mais sommes-nous conscients de la publicité poussant à la consommation sans limite, au placement de marques qui récompensent les you tubeurs et  influenceurs qui gagnent leur vie de cette façon et poussent nos enfants et nous à consommer ?  On voit un "unboxing", entendez par là un déballage de cadeaux, on observe ces familles acheter, déballer et manger souvent de la "malbouffe".

Qu'est ce qui pousse à tout exposer, à finalement perdre son intimité ?  On partage, mais avec qui, en réalité ? Qu'en est-il de leur vie privée?  de celles des enfants ?  de leur droit à l'image ? sachant qu'une image circulant sur les réseaux sociaux y sera pour toujours !

C'est de l'argent facile, revenus énormes mais à quel prix pour les enfants ? sans oublier les produits dérivés, le business.  Delphine de Vigan attire notre attention sur l'exploitation des enfants, l'absence de législation les protégeant considérant que faire des vidéos est un loisir et non un travail...

On apprend beaucoup de choses sur le jargon des médias, la monétisation de You Tube, les battles, pranks, unboxing, meetup ....  C'est super intéressant mais aussi interpellant !

Une écriture fluide, captivante, un sujet de société bien disséqué.  Une autre question essentielle est mise en avant ; pourquoi vouloir à tout prix la gloire, la célébrité, exister à travers un monde virtuel ?  Qu'est-ce que l'amour maternel ou est-ce le manque d'amour qui aboutit à ce besoin de reconnaissance ?

Mélanie et Clara ont une vision différente et j'ai aimé ce point de vue.  Réveillons nos consciences, adaptons notre comportement par rapport aux réseaux sociaux et comme l'auteure projettons nous dans le temps pour voir ce que cela va donner.

Un roman vous l'aurez compris que j'ai adoré pour toutes ces réflexions.

Ma note : ♥♥♥♥♥




Les jolies phrases

C'est un monde dont l'existence nous échappe.  Cette petite fille de six ans avait disparu dans le monde, le vrai monde, dont Clara cernait globalement les dangers.  Mais Kimmy Diore avait grandi dans un monde parallèle, un monde construit de toutes pièces, virtuel, qu'elle ne connaissait pas.  Un monde qui obéissait à des règles dont elle ignorait tout.

Douter, remettre en question, sans cesse, c'était son métier. Chercher la faille, l'incohérence, le mensonge.  Penser à rebours des évidences, des intuitions, des impressions. Traquer les zones d'ombre et les replis. 

Happy Récré était le cadeau qu'elle avait offert à sa famille.  Un cadeau qui avait illuminé leur vie.

Il lui semblait avoir trouvé une place dans le monde, un endroit pour exister.

Cette enfant exhibée du matin au soir, cette enfant qu'on pouvait voir en jogging, en short, en robe, en pyjama, déguisée en princesse, en sirène ou en fée, cette enfant dont l'image avait été multipliée sans limites s'était volatilisée.
Du monde saturé de marques et de symboles dans lequel elle avait grandi, elle avait disparu, comme si une main invisible avait soudain décidé de la soustraire au regard.

Que peuvent désirer les enfants qui ont tout ?
Quel genre d'enfants vivent ainsi, ensevelis sous une avalanche de jouets, qu'ils n'ont même pas le temps de désirer ?  Quels adultes deviendront-ils ?

Lorsqu'on a conscience que les vies basculent en un éclair dans des drames irrémédiables, la paix devient plus précieuse encore.

L'avalanche d'émoticônes qu'elle recevait chaque fois qu'elle postait une image, les compliments sur ses tenues, sa coiffure, son maquillage comblaient sans doute une faille ou un ennui?  Aujourd'hui, les coeurs, les likes, les applaudissements virtuels étaient devenus son moteur, sa raison de vivre : une sorte de retour sur investissement émotionnel et affectif dont elle ne pouvait plus se passer. 

Partager était un investissement.  Partager les secrets, les marques, les anecdotes, telle était la recette du succès.

Cette mise en scène de soi, de sa famille, de son quotidien, la quête du like, Mélanie ne les avaient pas inventées.  Elles étaient aujourd'hui une manière de vivre, d'être au monde.  Un tiers des enfants qui naissaient avaient déjà une existence numérique.

Et si la vie privée n'était plus qu'un concept dépassé, périmé, ou pire une illusion ?
A quoi bon se cacher puisque nous sommes si visibles.


Les réseaux sociaux censuraient les images de seins ou de fesses.  Mais en échange d'un clic, d'un coeur, d'un pouce levé, on montrait ses enfants, sa famille, on racontait sa vie.  Chacun était devenu l'administrateur de sa propre exhibition, et celle-ci était devenue un élément indispensable à la réalisation de soi.

Comment se faire des amis quand on ne partage rien de leur vie et qu'ils regardent la nôtre à travers un écran ?  On était seuls.  On était à part.  Admirés ou détestés, adulés ou insultés  "La rançon de la gloire", disait-elle... Mais ce n'est pas le pire.  Le pire, c'est que nulle part on n'était à l'abri.  Nulle part hors de sa portée.

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