Hors-champ / Marie-Hélène Lafon
Buchet Chastel
Parution : 02/01/26
Pages :
Isbn : 9782283041604
Prix : 19.90 €
Présentation de l'éditeur
Gilles est le fils, celui qui devra tenir la ferme. Claire, la sœur qui n'est pas concernée par cette décision, prend la tangente au fil des années grâce aux études.
La ferme est isolée de tous. C'est le royaume du père qui donne libre cours à sa violence.
"Hors champ" traverse cinquante années. Dix tableaux, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre tantôt avec elle, Claire, tantôt avec lui, Gilles. L'auteure fait alterner ces points de vue, toujours à la troisième personne, en flux de conscience.
Les parents, la sœur et le frère, et les autres - au bout du monde où ils se tiennent encordés, impuissants tous les deux.
"Hors champ" est le onzième roman de Marie-Hélène Lafon.
Née dans une famille de paysans, elle est élève à l'Institution Saint-Joseph (collège) puis à La Présentation Notre-Dame (lycée) deux pensionnats religieux de Saint-Flour.
Elle part ensuite étudier à Paris, à la Sorbonne, où elle obtient une maîtrise de latin et le CAPES de lettres modernes. Elle obtient également un Diplôme d'études approfondies (DEA) à l'Université Paris III-Sorbonne Nouvelle puis un doctorat de littérature à l'Université Paris VII-Denis Diderot.
Elle devient agrégée de grammaire en 1987. Elle enseigne le français, le latin et le grec dans le collège Saint-Exupéry, Paris 14e, en banlieue parisienne, dans un collège situé en Zone d’Éducation Prioritaire, puis à Paris, où elle vit.
Elle commence à écrire en 1996, à 34 ans. Son premier roman "Le soir du chien" (2001) est récompensé par le prix Renaudot des lycéens en 2001.
Elle avait précédemment écrit des nouvelles - pour lesquelles elle ne trouvait pas d'éditeur - dont "Liturgie", "Alphonse et Jeanne", qui seront publiées l'année suivante dans le recueil "Liturgie" (2002), récompensé par le prix Renaissance de la Nouvelle en 2003. Elle préside le prix littéraire des lycéens de Compiègne en 2003-2004. En 2015, le téléfilm "L'Annonce" est adapté de son roman éponyme de 2009, réalisé par Julie Lopes-Curval, avec Alice Taglioni et Éric Caravaca, produit par Arte.
Lauréate de nombreux prix, Marie-Hélène Lafon obtient le Prix du Style 2012 pour "Les Pays" et le Prix Goncourt de la nouvelle en 2016 pour "Histoires". Elle reçoit le Prix Renaudot 2020, pour son roman "Histoire du fils".
Célibataire et sans enfant, son département d'origine, le Cantal, et sa rivière, la Santoire, sont le décor de la majorité de ses romans.
Mon avis
On retrouve Gilles et Claire, deux personnages de son précédent roman "Les sources". Nous sommes bien entendu dans la vallée de la Santoire, dans la ferme familiale pour retracer différents "tableaux" de la vie de Gilles sur cinquante ans, de ses 4 à 55 ans.
L'histoire d'une fratrie, l'interrogation sur leur lien, sur des trajectoires de vie si différentes. Unis dès la plus tendre enfance, complices, peu à peu les liens qui restent bien présents vont se délier, s'étioler en apparence par la force des choses. C'est par la force des mots que Claire va les retisser, les conserver en témoignage de son amour fraternel.
Gilles et Claire sont tous deux enfants de paysans du Cantal, leur enfance rurale est commune et le lien à la terre aussi mais pour Gilles, son destin est tout tracé, il est le fils et il reprendra la ferme quoi qu'il lui en coûte, c'est ainsi, la transmission paysanne, assignation dès l'enfance.
Claire elle, va partir à Paris faire des études de lettres, elle va s'établir là-bas, enseigner et vouer sa vie à l'écriture. La vallée de la Santoire coule dans ses veines, elle y reviendra régulièrement, brièvement mais entre la fratrie l'écart se creusera de plus en plus. Elle a les mots, Gilles a du mal à les exprimer, peu à peu, ils perdent le contact physique, la solitude pour Gilles qui a une vie de labeur, de sacrifices, entièrement vouée à sa terre, à ses bêtes au détriment des contacts sociaux sous le joug de la soumission au père, à sa violence.
Peu à peu c'est l'enfermement, la solitude, le silence et la difficulté de parler, de trouver les mots. Les mots c'est ce qu'apportera Claire pour s'immiscer dans les labyrinthes intérieurs de Gilles.
Un texte magnifique, une langue fluide, dépouillée, élégante qui nous fait ressentir au plus profond de nous mêmes la condition paysanne contemporaine, l'enfermement dans une condition, le manque de choix.
Magnifique !
Ma note : 9.5
Les jolies phrases
Les gens disent une carrière dans l'Armée, personne ne dit une carrière de paysan.
Elle ne l'embrasse pas, il n'aime pas ça, elle non plus ; si c'est possible, elle le touche, elle pose sa main sur son épaule, elle est plus petite que lui, elle le regarde aux yeux. C'est de plus en plus difficile, d'attraper ses yeux, son regard. Il s'ensauvage, elle pense ça dans la grange, le mot monte, malgré les dates et les chiffres dont le mince barrage va craquer, craque. Il s'ensauvage, ses yeux, ses cheveux, ses habits, tout son corps, il s'ensauvage dans la douleur et la colère, elle ne peut rien. Ils s'ensauvagent, les trois, seul chacun ; le travail de la ferme, sa routine, les tient et les écrase. Leur vie est faite comme ça. Son frère est peut-être derrière les ballots, adossé, il attend qu'elle s'en aille.
Chercher les mots, les exhumer, les trier, les choisir, et aligner les gestes, balayer, laver, repasser, ranger, elle ne sait pas vivre autrement, elle ne peut pas vivre autrement.
Le plancher craque au-dessus de sa tête, elle tend l'oreille, Gilles est là-haut, à la grange, elle attend un peu, il descendra peut-être ; elle ne peut pas savoir, on ne peut pas savoir ce que son frère pense, ce qui lui fait plaisir ou pas, si quelque chose lui fait encore plaisir.
Elle avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là comme en vigie.
Quand on ne s'entend pas pour travailler ensemble, c'est la force qui finit par commander.



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire