La neige tourbillonne et les essuie-glaces peinent à balayer le pare-brise. Angela ralentit sans freiner, la chaussée de Waterloo qui mène de Bruxelles à Charleroi est glissante. Autour d’elle, des voitures filent, indifférentes au danger. Elle essaie de ne pas penser, de ne pas pleurer, d’oublier que dans la chambre de l’hôpital, là-bas à Charleroi, son père est entre la vie et la mort. Au téléphone, sa tante a répété qu’elle appelait depuis six heures du matin. Angela n’a-t-elle pas entendu la sonnerie ? Incapable de lui expliquer qu’elle travaille le matin comme nettoyeuse, elle s’est contentée de répondre qu’elle n’était pas chez elle. Sa tante répétait avec son accent carolo: Il faut que tu viennes, il faut que tu viennes. Ne pas penser, ne pas pleurer. Rouler. Conduire. Elle tourne le bouton de la radio. C’est encore l’invasion de l’Afghanistan à la une ! Angela écoute sans entendre et laisse son regard errer sur les champs couverts de neige. Sur sa droite, au loin, la silhouette du Lion de Waterloo se dessine à l’horizon. Depuis combien d’années, son père travaille-t-il à l’usine ? Elle n’en sait rien. Elle ne sait rien de son père. Elle l’a abandonné pour monter à la capitale. Elle n’a pas pensé à l’interroger. Elle n’a pensé qu’à elle. A ses rêves de grandiosité. Elle sait juste que Nino a quitté l’Italie après la guerre et qu’il a passé cinq ans dans une mine près de Monceau, à arracher le charbon au fond des galeries, dans le tumulte des marteaux-piqueurs et la peur que tout s’effondre. Il y a quelques mois, elle a vu par hasard un reportage sur le sur le drame du Bois du Casier à Marcinelle. Elle s’est dit qu’elle interrogerait son père, et puis elle a oublié.
Gabrielle Borile
Gabrielle Borile est née à Charleroi. Sa famille est d’origine italienne de milieu modeste.
Elle est élève à l’athénée royal Vauban à Charleroi puis elle fait des études de droit et de journalisme à l’Université libre de Bruxelles avant
de se consacrer à la presse écrite en 1981 comme journaliste indépendante. Auteur de bandes dessinées, elle devient en 1994
scénariste de télévision pour France 2. Au cinéma, elle a coscénarisé avec le réalisateur Benoît Lamy le long métrage Combat de fauves (1997,
avec Richard Bohringer) et écrit le film Miss Montigny.
Mon avis
Angela est née au Pays Noir, fille d'immigré italien, un père mineur durant 5ans puis ouvrier dans la métallurgie, une mère décédée trop tard suite à la maladie. Elle vit à Bruxelles, est diplômée en journalisme mais elle est aujourd'hui technicienne de surface dans une banque. Elle a le sentiment d'avoir trahi sa classe sociale. Elle rêve d'écrire un roman, d'écrire pour la presse.Les jolies phrases
Avec les mots, elle entre dans un autre monde, protégé des émotions trop violentes.
Elle n'est pas née dans la bonne maison. Celle où l'on grandit dans le royaume des mots, avec de belles phrases et des paroles chatoyantes. Elle, elle est née dans le silence.
N'est-ce pas le destin de tous les émigrés ? Un chemin pavé d'errances, de regrets et de séparations douloureuses. Hantés par les souvenirs du pays natal, les exilés rêvent de rentrer chez eux, mais il leur faut dès lors abandonner les adultes qui ont adopté le pays où ils ont grandi. Comment savoir alors dans quel pays vieillir et mourir en paix ?
Quand les enfants partent, ils ne reviennent jamais.
Seuls les mots sur le papier pourront la soulager de la détresse qui grandit en elle. Quand l'encre de son stylo coule et glisse sur la feuille, elle oublie tout, le temps n'existe plus, ni son corps ni son esprit, elle entre dans un monde protégé, clos et chaud, où elle peut rester des heures durant, comme dans un paysage enchanté.



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