« Quand le soleil commence à décliner, nous allons derrière la maison étendre les draps sur la corde. En fin de journée, la lumière bascule et la campagne entière se couvre d’un voile d’or. Tout semble plus doux, plus lent. Presque pardonné. Je me dis : voilà ce qu’il faudrait. Recouvrir en permanence le monde de cette lumière qui berce le sud de l’Italie pendant quelques minutes sur le coup de dix-neuf heures. »
Valério est né le 9 janvier 2007, le même jour que l’iPhone. Il aimerait vivre sa vie d’adolescent mais autour de lui, tout accélère. Sa mère court entre les petits boulots, son père tutoie la mort au volant de son Alfa, son meilleur ami et le quartier de son enfance se métamorphosent.
Comment habiter humainement un monde devenu trop rapide ?
Au cœur de la tempête, Valério cherchera une zone de repli. Un endroit, ne serait-ce qu’un petit endroit, où la vitesse n’entre pas.
Jérôme Colin
Jérôme Colin est journaliste à la RTBF où il anime « Entrez sans frapper » et « Hep Taxi ». Il est l’auteur de
Éviter les péages (Allary Éditions, 2015) et
Le Champ de bataille (Allary Éditions, 2018), adapté au théâtre et en cours d’adaptation au cinéma. Pour écrire
Les Dragons, il a fait une immersion de 4 mois dans un centre de soin psychiatrique pour adolescents âgés entre 12 et 18 ans.
©Crédit Photo : Laetizia Bazzoni
Mon avis
Valério est né le 9 janvier 2007, le jour de la création de l'Iphone.
"L'un allait changer le monde, l'autre en payer le prix."
Il habite avec sa mère, Lucia Rigatti - qui à 19 ans a fait ses études d'infirmière en Belgique, originaire du Sud de l'Italie, des Pouilles pour fuir la pauvreté de son pays. Elle rencontrera le père de Valério et deviendra caissière pour subvenir à leurs besoins. Son père, fou de bagnole et de vitesse, y laissera sa peau.
Valério grandit dans les corons, vue sur le terril dans un village qui se meurt, qui change. En parallèle à sa vie que l'on suit sur 16 ans, c'est aussi l'évolution des technologies, de la création de l'Iphone en passant par la création et l'usage des réseaux sociaux, de la place de plus en plus grande qu'ils prennent dans nos vies. De la vitesse, de la notion de performance, de cadence, de l'accélération, de l'évolution de notre monde.
L'être humain n'est pas fait pour aller vite. Il est fait pour durer.
Comment habiter humainement un monde devenu aussi rapide ?
L'homme au départ est fait pour la lenteur , tout a changé à sa sédentarisation, lorsqu'il a commencé à cultiver la terre et créer du stock, au fil du temps les inventions faites pour nous faciliter la vie, nous faire gagner du temps nous poussent à toujours vouloir faire tout plus vite ....et les évolutions technologiques n'échappent pas à la règle : la vitesse pour combler la peur du vide ? Ces outils d'aide dont on ne sait plus se passer, créent une addiction, mènent à la manipulation, au pouvoir, à un manque de communication, sommet de l'absurde et manque de liens réels et d'humain.
"Comment sortir d'un enfermement sans murs"
Le plus gros paradoxe est que malgré les progrès et les inventions censés nous faire gagner du temps, nous sommes de plus en plus pressés, de plus en plus épuisés.
C'est un vrai miroir de notre époque que nous propose Jérôme Colin. C'est super bien mené, une écriture rythmée, épurée, précise, sensible d'une grande justesse. On se questionne, on raisonne, on réfléchit. Surtout ne pas manquer la fin du récit, à lire, à méditer sur notre époque, l'addiction des écrans, la place de l'IA mais aussi sur la façon d'aider nos jeunes en souffrance et de penser à retrouver de la lenteur et la beauté du monde.
Un gros coup de cœur à lire par tous.tes
Les jolies phrases
C'est chacun pour soi ! Dans la vie les autres ne seront pas là pour vous aider.
La vitesse aujourd'hui, c'est la disparition du délai.
Comment sortir d'un enferment sans murs ?
Vous êtes seulement des êtres humains normaux dans un monde anormal.
L'être humain n'est pas fait pour aller vite. Il est fait pour durer.
Comment habiter humainement un monde devenu aussi rapide.
Si j'étais le diable, je les éteindrais lentement avec leur consentement.
Parfois, les gens ne savent pas ce qu'ils font en ayant des enfants. Parce que ça crée des emmerdes ces choses-là. Et des vies encore plus chargées qu'avant.
Je suis né dans la tempête, au milieu de janvier. Sur un siège arrière. D'une mère débordée et d'un père qui aimait trop sa voiture. Entre un aboiement et un coup de vent. Ce jour-là, il y a eu l'iPhone et moi. L'un allait changer le monde. L'autre en payer le prix.
Je crois qu'on ne quitte jamais vraiment l'endroit où on est né. On a beau repeindre la façade, dire que la rue est belle et que la pluie ce n'est pas si terrible finalement, je crois que ça l'est.
Tu sais, Pulcino, ce n'est pas la nuit qui invente les monstres, c'est nous qui faisons ça.
La vitesse, c'est pas juste aller plus vite que les autres, c'est arriver avant eux. Tu comprends ça ? Le premier, il ne voit jamais la poussière.
Ce soir-là, j'apprends deux vérités empoisonnées : Qu'il n'y a rien de meilleur que d'accélérer. Et que, pour survivre, il faut aller toujours plus vite afin que les choses qu'on a laissées derrière soi ne nous rattrapent jamais.
Quant tu appuies sur "achat en un clic", il y a quelqu'un qui ferme sa caisse. Tu participes à ta façon à l'effacement du monde autour de toi.
Pulcino, ce n'est pas une trahison de rester en vie. C'est juste ce qu'il nous reste à faire. Ceux qui meurent s'en vont. Et apprendre à vivre sans eux est le travail de ceux qui restent. On ne peut pas s'arrêter après la mort. Sinon, elle gagne deux fois.
Vous voulez mon avis ? À quoi sert l'école ? À préparer chaque génération à habiter le monde, à s'y épanouir et à le transmettre un peu meilleur à la génération d'après. Autrement dit : l'école sert à construire un avenir désirable.
La grande question n'est plus : comment l'école peut encore suivre la vitesse du monde ? Mais plutôt : comment transmettre un savoir stable dans un monde instable ?
Apprendre à habiter l'imprévisible et à penser dans l'incertain.
Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les parents et l'école doivent préparer les enfants à habiter un monde qui n'existe pas encore.
Avant, nous regardions un épisode de notre série préférée par semaine. Aujourd'hui, nous la binge watchons en une nuit. En 1950, un médecin généraliste passait environ vingt-deux minutes avec son patient. Aujourd'hui, cette moyenne est tombée à neuf. En soixante ans, le temps entre la mort et l'enterrement a diminué de moitié. En famille, le temps de repas moyen a chuté de une heure trente-huit en 1975 à trente-huit minutes aujourd'hui. En 1995, une polémique médiatique durait huit jours. Aujourd'hui, un buzz mondial se forme et s'éteint en moins de vingt-quatre heures. Il existe des recettes de cuisine à faire en cinq minutes. Des séances de relaxation express. Des stages de méditation accélérée. Des techniques de micro sieste. Nous voulons ralentir mais nous voulons le faire vite. Il existe même des applis proposant d'entamer un deuil en vingt-quatre heures. On nous promet enfin d'avoir des abdominaux en quatre minutes par jour. J'ai essayé, ça ne marche pas.
Nous voilà pris dans un immense domino où le plus rapide mange le plus lent. On ne peut plus y échapper. La vitesse est devenue la structure de notre monde : de l'économie, de l'information, de l'éducation. Et donc, la structure même du mal-être contemporain.
L'essentiel, n'était pas de bien faire mais d'aller plus vite que les autres, quitte à dérégler, casser, déstabiliser.
L'accélération, c'est tant de choses à la fois : un changement, une sensation, une émotion, un frisson. Mais surtout, c'est une promesse. Une raison d'espérer. L'accélération nous promet que quelque chose va arriver. Que ce monde qui ne nous rend pas heureux, ou pire nous fait souffrir, va bouger. Et que devant, forcément ça ira mieux.
Nous aimons fantasmer sur ce qui va se produire. Nous prenons plus de plaisir dans l'anticipation d'une récompense que dans la récompense elle-même. C'est comme ça. Notre cerveau adore les promesses. et ce que notre cerveau adore, il le réclame. Alors, nous lui offrons l'accélération. Encore. Et encore.
Nous sommes faits de chair, de mémoire, de fatigue et de silence. Nos émotions ne sont pas instantanées. Le deuil, l'amour, la tristesse, la révolte exigent du temps pour se vivre et se comprendre. Notre quête de sens ne se résout pas à la vitesse du clic.
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